Cela dure ainsi jusqu'à onze heures ou minuit. Alors le bruit se tait peu à peu, et, sous la nuit ruisselante d'étoiles, tout redevient silence. La lune décroissante et tardive se lève, semblable à une grosse boule lumineuse qui commence à se défoncer, blanchissant la pierre des grands escaliers et l'escarpement cyclopéen des murailles sur les terrasses desquelles reparaît le nébuleux fantôme de Salammbô qui danse et se prosterne....
Je me remets, le lendemain, à parcourir Porto-Ferraio en tous sens et dans tous ses coins et recoins; c'est à chaque pas un aspect pittoresque, nouveau et inattendu. L'abbé Soldani, qui m'accompagne, ne cesse, tout en marchant, de me frapper amicalement sur l'épaule et de brandir en l'air son chapeau en criant: «Vive la glorieuse France! Vive le glorieux empereur Napoléon!»
Je visite l'hôtel de ville. On y conserve la bannière napoléonienne, le grand drapeau blanc coupé d'une bande orange avec trois abeilles, que le roi de l'île d'Elbe fit flotter sur la ville dès le soir de son arrivée, et que salua le canon, quand, le jour suivant, il mit pied à terre. Un vieux brave homme, ancien soldat de Solférino, me la déploie avec amour et respect; elle est en forte étoffe de toile et intacte. Au premier étage, dans la salle du Conseil, le portrait de l'Empereur, entre ceux de Cosme de Médicis et du dernier grand-duc de Toscane, le représente, d'après le tableau de Gérard, avec le sceptre en main, le manteau d'hermine sur les épaules et le laurier d'or au front. Sur le tapis vert de la table, selon un antique et patriarcal usage, chaque conseiller a devant soi une petite sébile avec des haricots blancs ou rouges, que, pour voter Oui ou Non, il dépose dans l'urne.
PORTO-FERRAIO S'ÉCHELONNE AVEC SES TOITS PLATS ET SES FAÇADES SCINTILLANTES DE CLARTÉ (page [99]).
En quittant l'île d'Elbe, l'Empereur avait ordonné au grand-maréchal Bertrand d'empaqueter à la hâte et d'emporter toutes les archives ayant trait à l'administration de l'île durant son séjour, et il ne reste plus à l'hôtel de ville qu'un simple paraphe du maître au bas d'un des budgets communaux de Porto-Ferraio.
PORTO-FERRAIO: LES REMPARTS DÉCOUPENT SUR LE CIEL D'UN BLEU SOMBRE LEUR PROFIL ANGULEUX (page [99]).