PORTO-FERRAIO: LA PORTE DE MER OÙ ABORDA NAPOLÉON.

Mais voici là-haut, au bout de cette rue à pic, une maison carrée aux tuiles rouges et aux persiennes vertes; elle domine la ville: c'est la Casa di Napoleone, le «Palais impérial».

D'aspect, elle ressemble à l'une de ces villas italiennes, comme on en voit sur la côte de Gènes à Bordighera, à l'une des moins ornées et des plus simples. L'administration militaire l'occupe aujourd'hui en partie, et des trophées de boulets on surmontent la porte, comme il convient à l'ancienne demeure d'un conquérant. Ce n'est pas pourtant le dieu de la guerre dont l'esprit semble régner ici. Quelle vision soudaine, au contraire, de paix heureuse et rayonnante, dès que l'on est entré et que l'on découvre, tout à coup, à travers les myrtes du jardin et les buissons de fleurs, l'immense et radieux horizon de la mer Tyrrhénienne! Tout est blanc et bleu comme en un paysage de conte de fées et de paradis; les grands caps de L'ÎLE se profilent dans une buée d'or; une paix resplendissante plane sur les choses. Et comme l'on est très haut, très à pic au-dessus de tout cela, il semble vraiment que l'on a laissé bien loin derrière soi tout le monde humain, et qu'en demeurant longtemps ici l'on finirait soi-même par devenir une âme. Il est impossible qu'après tant de luttes subies, tant d'écroulements entassés sur son front parmi les steppes neigeux de la Russie, tant d'angoisses dans l'abdication, le formidable vaincu qui vint un jour s'asseoir là, devant ce même horizon, n'ait pas senti, lui aussi, cette ineffable sérénité monter en lui. Il est certain (tous les cœurs humains sont semblables au fond, et les mêmes sentiments s'y retrouvent, identiques malgré leurs aspects divers) qu'il y eut ici des jours, des heures du moins, où son cerveau de fer se détendit, où la vision du repos, qu'il n'avait encore jamais connue, passa devant ses yeux, rapide et insaisissable toutefois, comme quelque chose qu'il ne pouvait arrêter, car il était «une force qui va», car il devait, bon gré, mal gré, se relever pour de nouvelles batailles et un nouvel écroulement.

Maintenant les murs vides semblent l'attendre encore. Une partie de la maison, demeurée inutile depuis, est inhabitée. Dans une grande salle, qui fut la salle du trône, et sur les plâtres de laquelle sont restées les hâtives peintures murales dont on la décora alors, il n'y a plus que les bustes de marbre des ducs de Toscane, Ferdinand III et Léopold II, mélancoliques et seuls sur leurs socles; le mobilier a été, un jour, vendu à l'encan; les flambeaux sont chez un habitant, deux fauteuils chez un autre, un coussin brode chez un troisième. Les volets des six fenêtres qui commencent à se disjoindre, et à travers lesquels filtrent des rais de lumière, sont clos; par terre, sur le plancher poussiéreux, des grains de maïs qui sèchent; dans les coins, les araignées tissent leurs toile. Le locataire est-il parti il y a un an ou il y a un siècle, on ne sait. Je tourne l'espagnolette dorée et grinçante d'une des fenêtres, je pousse les volets, et le petit jardin, étoile de milliers de marguerites épanouies, apparaît, et l'éblouissante vision de la mer Tyrrhénienne emplit la chambre, comme à son réveil, le matin, la voyait l'Empereur. C'est l'abandon même des choses qui a empêché le souvenir de s'enfuir. Ailleurs, il y aurait un gardien à tricorne, un tourniquet des pancartes explicatives, un parquet ciré, des écriteaux portant DÉFENSE DE TOUCHER aux objets rapportés, restaurés et revenus; ici rien que l'âme éparse du passé. Voici bientôt cent ans que l'appartement est à louer. En bas, sur le ciment d'une allée, un fer à cheval est marqué; c'est, dit-on, celui du cheval impérial, qui s'y imprima quand la pâte était humide encore. Et ceci, c'est déjà la légende; le cheval de Napoléon entre dans la mythologie à côté de celui du paladin Roland, dont on nous montre aussi, un peu partout en Europe, le fer empreint sur une marche écroulée ou sur un rocher.

Voici la journée, cependant, qui tire à sa fin, et je redescends dans Porto-Ferraio. C'est le moment où chez les peuples du Midi, avec le soleil qui baisse, la vie s'éveille et se ranime, et Porto-Ferraio semble s'en acquitter en conscience. Au-dessus de la petite ville, si muette tout à l'heure, et à travers laquelle le roulement de nulle voiture ne résonne (ses rues en escaliers ne lui en permettant à peu près aucune), monte un indescriptible brouhaha de voix et de paroles. Sur la petite place qui avoisine le port, les gens vont et viennent, de long en large, à grands pas, se donnant des poignées de main, et le verbe sonore; c'est le forum antique des villes italiennes, où l'on se rencontre ainsi sur le déclin du jour, où l'on traite et discute, au grand air, des affaires publiques et privées. On s'écrase dans les boutiques, où je lis parmi les enseignes: Andrea Borgia, biscuits doux; Dante, savetier, et plus loin: Oreste père et fils, épicerie et macaroni. Une vieille, plus décrépite que Saturne, vend, sous une arcade, des fèves et des amandes grillées. Des femmes vont aux fontaines chercher de l'eau dans leurs cruches de cuivre martelé.

Maintenant, toute la soirée, le bruit ira croissant; les gens parlent pour s'entendre parler, les enfants crient pour s'écouter crier, on se croirait à Paris un soir de Quatorze Juillet. Les guitares, les flûtes et les accordéons ne tardent pas à se mettre de la partie. Tout le monde chante. Le cri même des gamins n'a rien de la note acide des enfants; il est musical et rythmé. La brise du soir m'apporte, jusqu'à ma fenêtre, tous ces sons, en les mêlant dans une sorte d'universelle et joyeuse psalmodie des plus bizarres; c'est, dans ce décor d'opéra, comme un opéra qui se chante. Mon Dieu! que ces gens sont gais et qu'ils ont l'air heureux de vivre!

LA «TESTE» DE NAPOLÉON (page [100]).