Il me prend pour un imbécile, pensai-je, et s'imagine que j'ignore si l'Empereur est mort à Elbe ou à Sainte-Hélène. Je me contentai de faire un signe de dénégation et me mis à marcher afin de me dérober à ses «nobilissime signor» et à ses gestes de moulin à vent.

Mais le cicérone italien ne lâche pas ainsi sa proie, et l'homme me suivait en répétant: «Si! si! la teste! L'empereur Napoleone! la teste!» Et comme nous passions devant une église, il redoubla ses cris en me montrant la porte du doigt: «Ici, Signor, ici!»

PORTO-FERRAIO: LA PORTE DE TERRE PAR LAQUELLE SORTAIT NAPOLÉON POUR SE RENDRE À SA MAISON DE CAMPAGNE DE SAN MARTINO.

Intrigué tout de même, et pensant en tous cas me soustraire dans le lieu saint à son obsession, j'entre dans l'église. Mais déjà notre homme avait couru en face, chez le bedeau, et, revenant avec une clef, il m'ouvrait la sacristie. Il y avait là un cercueil, en effet, un cercueil somptueux en ébène, noir et luisant, avec des poignées d'or et une N d'or couronnée. Aux quatre angles, quatre cierges dans leurs flambeaux de bois argenté. Je me demandais ce que cela signifiait, quand, le bedeau ayant soulevé le haut du couvercle qui était à charnière, la tête de l'Empereur apparut soudain, rigide, immobile, et les yeux clos.... Une télé en bronze, toutefois, comme mon cicérone s'empressa de me le prouver, en la cognant légèrement. L'impression n'en avait pas moins été saisissante, car j'étais loin de m'attendre à voir paraître ainsi, dans ce tombeau entr'ouvert, ce masque tragique, reproduction de celui-là même qui, lorsque l'Empereur eut rendu l'âme, fut moulé sur sa face, à Sainte-Hélène, par le docteur Antommarchi. Au milieu du silence sonore de l'église où nous étions seuls, le bronze rendit sous le choc du doigt un bruit sourd comme un long sanglot, que la résonance des voûtes se rejeta tour à tour, et qui s'éteignit ensuite, lentement. Je ne tardai pas à apprendre que, ne pouvant se consoler de n'avoir pas la tombe de son roi d'un jour, Elbe rendait à ce cercueil les mêmes honneurs que s'il était réel; chaque année, à la date anniversaire de la mort du grand Empereur, on le dresse sur un haut catafalque, les cierges s'allument, la foule emplit l'Église, et, en présence des autorités officielles, une messe solennelle est dite. Et cette impression si singulière et si imprévue de l'homme de bronze couché là, immobile et présent, qui me sautait ainsi aux yeux, brusquement, une heure après mon arrivée, chaque jour, à chaque pas, allait se marquer davantage. Tandis que pour ceux qui vont sans voir, tout est mort des lieux qu'ils traversent, partout où j'irais, j'allais retrouver l'Empereur et revivre dans le passé.

Reprenons cependant notre exploration.

Je me suis débarrassé de mon cicérone par un pourboire, en somme mérité, et je continue à errer au hasard entre les murs blancs et les volets clos (car la chaleur est torride), à descendre et à monter des escaliers.

J'admire, chemin faisant, la propreté des rues. Les larges dalles de pierre dont elles sont pavées, comme de marbre, ne sont souillées d'aucune immondice, d'aucune ordure, et l'on se ferait presque scrupule d'y jeter un papier ou une pelure d'orange. C'est, dans cette ville du Midi, une propreté toute hollandaise. Du matin au soir, quatre ou cinq balayeurs ne cessent de circuler, chacun avec une charrette, qui a l'air d'un petit corbillard, et qui est traînée par un tout petit âne; ils y ramassent et recueillent sans trêve tout ce qu'ils rencontrent, et vont le vider ensuite hors de la ville; puis ils reviennent et recommencent leurs tournées, qu'ils continuent sans s'arrêter, jusqu'à la nuit. Ils passent partout et, par d'interminables détours, se hissent d'étage en étage, jusqu'aux quartiers supérieurs.