PORTO-FERRAIO: À L'ENTRÉE DU PORT, UNE VIEILLE TOUR GÉNOISE, TRAPUE, BIZARRE DE FORME, SE MIRE DANS LES FLOTS.

Que l'on vienne de Livourne ou de Piombino, c'est à Porto-Ferraio que l'on débarque, sa ville principale et sa sous-préfecture actuelle.

Figurez-vous une sorte de lac suisse, plus beau, avec le ciel de l'Orient, une de ces baies méditerranéennes âpres et harmonieuses à la fois dont celle de Naples est un des principaux types connus. Sur un promontoire escarpé s'avançant dans ses flots et se repliant en croissant, une ville, dont le seul aspect évoque toute une poésie de passé, se superpose, serrée, avec des toits plats qui semblent s'escalader les uns les autres; ses longues murailles qui l'enveloppent font grimper leurs lignes de pierre à tous les escarpements du rocher, et, à tous leurs angles, une petite tourelle s'accroche, pour le veilleur, quelque hallebardier levantin que l'on s'attend à voir surgir dans le décor. Dans un port fermé par une jetée couverte elle-même de maisons et terminée par une vieille tour génoise, rouge, trapue, bizarre de forme, dorment sur l'eau, si bleue qu'elle en est noire, de grandes tartanes peintes en vert ardent, avec leurs voiles enroulées autour des mâts semblables à des antennes de scarabées. Un éblouissement de couleur, un craquèlement de clarté.

Ainsi Porto-Ferraio se présente à mes yeux, tandis que le vapeur qui m'amène se range lentement le long du quai, parmi les hurlements des facchini et leurs vastes gestes à l'adresse des passagers et de leurs bagages.

Je me hâte de me faire conduire ainsi que mes colis à l'albergo de l'APE ELBANA, HÔTEL DE L'ABEILLE ELBOISE, en souvenir de l'Abeille napoléonienne. J'y trouvai bon service, bonne nourriture et bon gîte, le tout en propreté parfaite. Je remarque seulement que l'on m'apporte, en guise de dessert, des petits pois crus dans leur cosse et des haricots verts, non moins crus, élégamment rangés sur une feuille de vigne. Les autres convives me paraissent se faire de ces verdures un régal que je croyais jusqu'ici réservé aux lapins; mais la cuisine, comme bien des choses ici-bas, n'est qu'habitude et préjugé.

Je m'informe ensuite des personnes près de qui j'ai une lettre d'introduction et qui m'aideront à me débrouiller, chose si précieuse en pays étranger. Ce furent: Signor Emmanuel Camera de Asarta, qui remplissait alors dans l'île les fonctions du sous-préfet absent, et qui mit à ma disposition tout son crédit; Signor Tonietti, agent consulaire de France, qui m'accompagna en personne toutes les fois que sa présence put m'être utile; Signor Bigeschi, syndic de Porto-Ferraio. C'est enfin l'excellent abbé Soldani. Je ne veux pas oublier non plus un mot de remerciement pour Signor del Buono, le propriétaire actuel de San Martino. Bien d'autres aussi ont droit à ma gratitude, qu'il serait trop long d'énumérer ici. Il est peu de pays dont j'aie rapporté autant de souvenirs d'affabilité et d'empressement à m'être utile, chacun selon son pouvoir.

Je m'aperçois tout de suite avec plaisir que, de ci de là, je trouve à me faire comprendre; les gens y mettent beaucoup de bonne volonté; il y a sympathie pour le Francese qui déambule à travers les rues de Porto-Ferraio.

Quelle ville extraordinaire, avec des rues tout entières en larges escaliers, des voûtes, des casemates, des tunnels, des remparts vertigineux où s'accrochent les feuilles en lame de sabre des aloès et les raquettes des cactus! C'est ainsi que notre esprit se plaît à imaginer Carthage. La litière de Salammbô ne va-t-elle pas paraître sur ces marches, à ce carrefour aveuglé de soleil, et là-haut, entre ces créneaux découpant sur le ciel, d'un bleu sombre comme la mer, leur profil anguleux et cuivré, n'est-ce pas la silhouette velue d'un mercenaire graissant son arc et fourbissant son casse-tête?

Cependant un bonhomme, qui n'a rien de carthaginois, est accouru vers moi et m'entoure de ses grands saluts: «Signor! la teste di Napoleone! Venez voir, Signor! la teste avec son cercueil!»