Piombino est le type de la vieille petite place-forte italienne, aux rues étroites et entassées, aux arches et aux tours de pierre brûlées par le soleil; elle n'offre pas grande ressource, et l'on fera bien de ne pas lui demander l'hospitalité de la nuit. Du côté de la mer, ses maisons et ses remparts tombent à pic dans les flots; en face, Elbe se découpe sur l'horizon, violâtre, montagneuse, abrupte, et coiffée presque toujours d'un chapeau de nuées. Deux fois par jour, un bon vapeur fait le service postal et celui des passagers, en une heure et quart; l'on est obligé malheureusement de le gagner en barque, car le peu de fond de la mer, semée de récifs et d'écueils, empêche qu'il ne s'approche de terre, et, lorsqu'il y a houle ou gros temps, on danse ferme dans le «canal» ou détroit de Piombino. Il arrive même parfois que le navire ne peut tenir sur ses ancres, ni la barque quitter le rivage pour aller le rejoindre avec son entassement de passagers et de colis. Il faut alors aller embarquer plus loin, au petit port de Porto-Vecchio. Un autre service part de Livourne, mais la traversée est quatre ou cinq fois plus longue.

Le voyage est, en somme, peu compliqué. Personne ne va à l'île d'Elbe cependant. D'Italie même on y vient peu; quoique ce sol, beau et sain, soit assez proche de Rome, il ne s'y trouve que quelques grandes propriétés rurales; quant aux touristes étrangers, en Italie encore plus qu'ailleurs, c'est le troupeau de Panurge qui suit les itinéraires tout tracés. Et puis n'est-ce pas le sort commun de toutes les îles d'être plus ou moins délaissées? Il faut y aller exprès, et, quand on y est, un vague malaise pousse à en sortir, comme si l'on craignait d'y rester toujours prisonnier.

Peuplée jadis par les Étrusques, bien avant que Rome existât, Elbe a vu passer sur son territoire Phocéens venus de Grèce, Carthaginois et Romains, Goths, Wisigoths et Lombards. Puis ce sont les Génois qui la disputent aux Pisans, et les Espagnols qui on chassent les Génois. Bientôt les Français apparaissent à leur tour. La guerre ayant éclaté entre François Ier et Charles-Quint, le sultan Soliman, allié du roi de France, envoie de Constantinople, contre l'Italie et ses îles, la flotte ottomane, sous les ordres du fameux corsaire Barberousse, ancien matelot devenu grand-amiral, par son audace heureuse et sa férocité. Non content de faire pleuvoir sur toutes les côtes ses grenades enflammées, il aborde et parcourt l'intérieur de l'île en massacrant hommes, femmes et enfants, en arrachant les arbres, en brûlant la terre. Cette dévastation, telle que les Turcs savent la faire, fut si épouvantable qu'il fallut, après son départ, envoyer d'Italie des colons dans l'île, les rares habitants qui avaient survécu, cachés dans des trous de rochers, étant impuissants à relever seuls tant de désastres.

LES RUES DE PORTO-FERRAIO SONT TOUTES EN ESCALIER (page [100]).

En 1548, Cosme de Médicis, duc de Florence, réunit l'île d'Elbe à la Seigneurie de Piombino, et fonde Porto-Ferraio, qu'il fortifie et qu'il appelle Cosmopolis, nom qui lui resta jusqu'au seuil du XIXe siècle. Mais les malheurs de l'île ne s'arrêtent point pour cela. Italiens, Espagnols, Turcs et Français continuent à se disputer ce lambeau de sol, sans compter les corsaires d'Alger qui se contentaient de passer et de piller, et les Anglais qui commencent à se montrer, avides de s'approprier un point d'observation menaçant sur la côte d'Italie et sur la Corse.

Mais Elbe commence à se lasser aussi de son sort misérable et songe à se délivrer de tout le monde, une bonne fois. En 1799, la France, prenant prétexte d'une rupture avec la Toscane, avait débarqué de nouveau ses troupes, et occupé Porto-Ferraio; les Elbois s'étaient soumis en apparence, mais pour préparer dans l'ombre une révolte formidable et sauvage. La maison de tout Français avait été marquée par l'ange exterminateur, et le massacre fut simultané partout. En ces nouvelles Vêpres Siciliennes, on libéra jusqu'aux galériens des bagnes, afin de faire la chasse aux survivants, traqués comme des bêtes fauves, à travers les maquis, les ravins et les antres des montagnes où ils s'étaient réfugiés. Les cadavres furent coupés en morceaux et promenés ainsi, triomphalement.

En 1801 cependant, Porto-Ferraio fut rebloqué par la flotte française, bombardé en 1802, et, cette même année, le traité d'Amiens avait officiellement donné Elbe à la France. L'île envoya alors à Paris des députés qui furent reçus par le premier Consul (il ne se doutait guère de l'avenir), et qui l'assurèrent de la fidélité de leurs concitoyens, lesquels désormais se considéraient comme vrais Français et demandaient en retour protection contre tout autre envahisseur. Peu après, en effet, les Anglais ayant reparu furent repousses par une coopération commune des troupes françaises et des troupes elboises. L'île fut reperdue pour nous après Waterloo. Elle redevint alors italienne, et l'est encore aujourd'hui.