Or, comme j'étais assis, le soir, sur le seuil de l'Ape Elbana, à respirer avec délices la fraîcheur de la brise de mer qui s'élevait avec la nuit, tandis que, comme la veille, les gamins hululaient partout, que, dans toutes les maisons, les guitares sautillaient et les accordéons soufflaient éperdument, voilà tout à coup les cloches de l'église voisine qui se mettent à sonner le glas. En même temps, de l'autre bout de la ville, des clameurs lamentables retentissent, qui ne tardèrent pas à se rapprocher, faisant fermer en hâte les volets de toutes les boutiques et taire la voix des musiques. Bientôt, par une des rues en escalier qui aboutissaient sur la place, apparut, s'échelonnant de marche en marche, un cortège étrange; une foule de gens vêtus de cagoules noires, comme mon homme de l'après-midi, grands et petits, jusqu'aux plus minuscules bambins, s'avançaient, portant de gros cierges parfumés, et en chantant des psaumes autour d'un cercueil qui ondulait sur les épaules de quatre hommes robustes. Ceux qui marchaient en tête du cortège agitaient des croix, des bannières et des lanternes emmanchées sur de longs bâtons. C'était l'enterrement en question, et, comme je m'étonnais de son heure tardive, le facchino de l'hôtel me répondit que tel était l'usage dans le grand monde, parce que c'était «beaucoup beau» ainsi.

LA GRANDE SALLE DES MULINI AUJOURD'HUI ABANDONNÉE, AVEC SES VOLETS CLOS ET LES PEINTURES DÉCORATIVES QU'Y FIT FAIRE L'EMPEREUR (page [101]).

Arrivé devant l'église, le cortège s'arrêta. Le glas se tut. Alors tous nos capucins noirs jetèrent violemment leurs cierges sur le sol, ils en piétinèrent la flamme à coups de talon, ils lancèrent dessus de la terre à pleines poignées, afin de l'éteindre, et entrèrent dans l'église avec, chacun, cinq ou six petites bougies, minces comme des allumettes, qu'on leur remit à la porte. Tandis qu'elles brûlaient, ils se rangèrent à nouveau autour du cercueil et se mirent à hurler une sorte de bêlement bizarre: bai... ai... ai... ai..., quelque chose de traînant et de grave, qui, subitement, s'anime avec rage, et devient aigre à se boucher les oreilles: bai! bai! bai! ai! ai! ai! ai! ai! Il y a là du gémissement de la pleureuse antique et du lamento corse. Cependant les petites bougies tiraient à leur fin, le prêtre officiant avait terminé ses oraisons, le cercueil était rechargé sur quatre épaules, les cierges étaient ramassés sur le parvis de l'église, où ils étaient restés, et rallumés aux petites bougies, et le cortège reformé se mettait en route vers la nécropole, par le chemin qui longe la mer, tandis que les boutiques se rouvraient derrière lui et que guitares et accordéons reprenaient leur mélodie interrompue. Longtemps, je le suivis du regard, à la lueur des cierges se reflétant dans les flots en longues couleuvres lumineuses; et là-bas, pour que le mort ne reste pas seul dans la nuit, on lui laissera, avant de revenir, une petite lanterne allumée, qui le veillera jusqu'au jour.

Cagoules noires, nos gens allaient à la nécropole des «Noirs»; cagoules blanches, elles auraient été à la nécropole des «Blancs»; car les deux Confréries ne veulent avoir entre elles rien de commun sur la terre ni dans l'éternité. À Porto-Ferraio l'on est Noir ou Blanc, comme on était jadis Guelfe ou Gibelin, et si les cagoules ennemies ne se battent plus dans les rues quand elles se rencontrent, du moins n'ont-elles jamais cessé de se regarder d'un mauvais œil. C'est à qui surtout réservera à ses morts, dans chacune des nécropoles rivales, le gîte le plus avouant, la «case» la plus souriante et la plus immaculée. Car ici, sauf de rares exceptions, les morts ne sont pas déposés dans la terre; sous des portiques somptueux, en des catacombes revêtues de marbre blanc et baignées de douces clartés, d'innombrables cases sont taillées dans l'épaisseur des murs, rangées symétriquement comme des alvéoles d'abeilles, les unes vides, les autres occupées déjà, où le cercueil est hermétiquement scellé, ornées d'inscriptions. Les longues galeries ornées de fleurs et de tableaux, où tant de disparus dorment leur dernier sommeil dans un calme pâle et silencieux comme celui des Limbes, n'ont réellement rien de sinistre. Vues du dehors, ces blanches nécropoles, aux larges et hautes fenêtres, rappellent, à travers le feuillage des grands arbres qui les entourent, les palais de Trianon.

De Porto-Ferraio rayonnent toutes les routes de l'île. Chaque matin, quatre ou cinq courriers partent de la ville avec leurs carrioles à deux roues, attelées d'un cheval maigre, à grandes jambes, qui ressemble à une sauterelle. Les brancards, au lieu d'être retenus sur les flancs de la bête comme chez nous, sont fixés sur son dos, et pointent en l'air, si bien que, dès qu'elle prend le galop, vous vous trouvez dans une sorte de panier à salade, qui vous enverrait immédiatement sur la route, si vous ne preniez soin de vous cramponner avec énergie à l'ossature du véhicule. Quant aux bagages, ils sont au préalable ligottés avec des cordes; c'est le seul moyen qu'ils arrivent entiers à destination.

Où vont toutes ces routes? On voit de Porto-Ferraio leurs rubans monter de tous côtés vers les montagnes environnantes, puis disparaître. L'une d'elles s'en va vers l'ouest, du côté de ce mont énorme qui, par là, barre l'horizon, et dont la cime disparaît dans les nuages. C'est la route de Marciana. Elle monte d'abord parmi les aloès et les cultures. Ça et là, une ferme, une métairie. De temps à autre, l'on croise des paysans qui se rendent à la ville, pour leurs affaires ou leur commerce. Ils ont tous un âne pour les porter; la femme se met à califourchon sur le cou du bourriquet, l'homme sur le dos, le fils sur la croupe, et, dans chacun des deux paniers accrochés de chaque côté du bât, il y a la marmaille. L'âne disparaît sous la famille qu'il véhicule; il en est littéralement recouvert. On ne voit que sa tête, sa queue et ses pieds. Il trottine, menu, menu, et, chose incroyable, ne s'effondre pas.

Puis les maisons se font plus rares, et voici commencer le maquis, le maquis corse, avec ses arbousiers, ses lauriers-thyms, ses bruyères arborescentes et ses chênes verts, serré, impénétrable et parfumé d'acres senteurs. À un coude de la route, Porto-Ferraio disparaît, et, sur le faîte du col que le vent balaye, une autre face de l'île apparaît.

(À suivre) Paul Gruyer.