UN ENFANT ELBOIS.
La mer se recourbe ici en un golfe profond, au cercle large et harmonieux, et dans lequel tombent les mille mètres du Monte Capanna; autour de ce dernier et de son voisin, le Monte Giove, la montagne de Jupiter, tournoient les nuées. En bas, la mer bleue, la grève ensoleillée sur laquelle un pêcheur solitaire, et qui semble moins gros qu'une fourmi, tire sa barque et fait sécher ses filets; en haut, la bataille farouche de l'ouragan noir où gronde la foudre et que zèbrent les éclairs; par moments, à travers un déchirement de nuages, des plaques de neige étincellent. N'est-ce pas là, en effet, l'Olympe redoutable où trônent, au-dessus des mortels, Zeus et les Grands Dieux?
Je demande au cocher s'il n'y a pas lieu de hâter le pas de son coursier et si l'amoncellement fantastique des sombres nuées ne va pas s'abattre sur notre tête avant notre arrivée à Marciana; mais il me fait signe que non, et qu'il n'y a rien à craindre pour le moment. Le soleil, en effet, ne cesse pas de luire pour nous tout le long de la route qui, se rapprochant de la mer, contourne d'abord le golfe (on le nomme golfe de Procchio), puis se relève pour suivre la côte en corniche, jusqu'à ce qu'une dernière descente nous amène à Marciana Marina, à l'Auberge de la Paix, chez Ventura Braschi; bonne cuisine.
Le signor Ventura ne sait pas un mot de français, sa femme non plus, mais ils sont pleins de prévenances et crient très fort pour que je comprenne. Le bruit de mon arrivée s'est heureusement répandu dans le bourg; un garçon qui a voyagé et qui parle correctement français, vient m'offrir obligeamment ses services; il facilite les explications, et en attendant la «bonne cuisine» de l'enseigne, qui se réduira d'ailleurs à du macaroni et à des œufs, je vais errer sur les galets du port, où les tartanes ont été amenées à sec en prévision de la nuit qui menace d'être pluvieuse et pleine de vent.
Les nuées sont descendues le long de la montagne, et le ciel s'est voilé; le soleil a disparu. Il fait gris; la mer houleuse bat le rivage de ses lames courtes; une morne tristesse s'épand sur les choses. Il semble que l'on soit perdu au bout du monde. Porto-Ferraio lui-même paraît loin, très loin. Cette montagne, que l'on ne voit pas et qui n'arrête pas de déverser son brouillard, on la sent peser sur soi de toute sa masse obscure. Les façades craquelées des maisons, qui s'illuminaient tantôt sous le soleil, ont pris un aspect sale et éraillé. Il fait froid.
Comme tout cela a changé d'aspect en quelques heures! Voici la pluie à présent, une pluie fine et pénétrante qui, sous l'obscurité grandissante, donne aux objets des reflets blafards; l'on se croirait sur quelque côte désolée de la Norvège ou du Spitzberg. Et quand, le soir, après dîner, je sortis pour aller gagner ma chambre qui se trouvait dans une autre maison, à quelques pas, je crus être emporté par l'ouragan qui me lapidait de cailloux à travers la nuit; la mer crachait ses embruns jusque dans les rues, et la seule lumière de ce gouffre noir, où pas un être humain n'osait circuler, était, au carrefour voisin, la lueur timide d'une petite veilleuse, brûlant sous un verre, devant une Sainte Vierge engrillagée dans le mur. Je songeais que ce fut près d'ici, par une nuit pareille, que se termina l'amoureuse idylle de l'ancien Roi des Rois et de la blonde comtesse Walewska; ils s'étaient retrouvés sur la montagne de Marciana, où ils revécurent quelques heures fugitives d'amour, et où ils se séparèrent dans la tempête et dans l'ouragan.
Le lendemain matin, un clair soleil me réveilla. J'avais, dans ma journée, à entreprendre l'ascension du Monte Giove et de Marciana Alta (Marciana de la Montagne), dédoublement de Marciana Marina (Marciana de la Mer).