MARCIANA ALTA ET SES RUELLES ÉTROITES.
C'est un vieil usage sur les bords méditerranéens, et que l'on retrouve en France, en Italie, en Corse et en Espagne, que celui de ces doubles villages côtiers. Il avait pour but de mettre leurs populations à l'abri des pirates barbaresques qui, jusqu'à la prise d'Alger par la France, au milieu du XIXe siècle, fondaient à tous moments sur les rivages, où ils pillaient et tuaient tout. Alors, dès que leur approche était signalée par une de ces tours-vigies qui dominaient l'horizon et dont les ruines subsistent encore, sur les pitons des falaises et les pointes des rochers avancés en mer, tout le village du bas ramassait ses effets les plus précieux et s'enfuyait vers le village du haut, lequel était suffisamment crénelé et fortifié pour repousser tous les assauts. Mais il était rare que les pirates se hasardassent jusque-là, car sur ces pentes qu'il leur aurait fallu gravir, il était trop facile de les écraser en faisant dérouler sur eux une avalanche de rocs et de pierres. Le plus souvent ils ne savaient même pas où les habitants étaient passés: ils étaient là-haut, dans les nuages.
Je demande en effet si l'on peut me montrer Marciana Alta. Signor Ventura sort avec moi sur la place et me désigne du doigt la montagne. Ici où nous sommes, le soleil a reparu, l'atmosphère est limpide, la mer sourit, mais la montagne est, comme hier, coupée en deux par l'épais rideau de nuées qui est remonté autour d'elle, et qui en cache la moitié supérieure, de son voile impénétrable. Le bourg de Marciana Alta est là, derrière le rideau; on ne le voit pas. C'est ainsi pendant la moitié de l'année, paraît-il; mais je n'ai qu'à prendre le sentier et à monter jusqu'à ce que j'arrive.
Me voilà donc grimpant, grimpant, grimpant toujours, avec cette persévérance nécessaire dans les montagnes où il semble que l'on marche sans avancer. Il fait une chaleur moite. Devant moi je vois toujours la nuée obscure, dont je me rapproche peu à peu; derrière moi, en me retournant, j'aperçois Marciana Marina s'écraser de plus en plus, et un immense horizon de côtes s'étaler à mes pieds. Mais je ne tarde pas à entrer dans l'ombre de la nuée, où le soleil se voile bientôt si complètement que je me trouve comme transporté tout à coup au milieu de la nuit. Tout disparaît, devant, derrière et autour de moi; il n'y a plus que du brouillard, qui perle en gouttelettes sur mes vêtements et ma barbe, comme sur les plantes et sur les brins d'herbe. La végétation a changé d'aspect, elle aussi; elle est devenue celle des climats du Nord: bruyères courtes, gros châtaigniers au tronc noueux, et qui n'ont encore ni feuilles ni bourgeons, tandis qu'à Porto-Ferraio les myrtes sont en fleurs; puis des fougères et des mousses, parmi lesquelles des sources cristallines bruissent et dégringolent en cascatelles. Le sentier toutefois, pour âpre qu'il soit, se continue, bien tracé, à travers l'opacité du brouillard. J'y croise, fantomatiques silhouettes, une femme et sa mule; sans doute la femme descend à la côte se ravitailler d'épicerie ou de farine, car l'on ne doit pas avoir là-haut grand'chose pour se nourrir. En passant elle me jette le buona sera! (bonsoir!) et paraît tout étonnée de la langue inconnue dans laquelle je lui réponds. Après une demi-heure de montée dans ce brouillard, la forme des objets redevient plus précise, le soleil se devine à nouveau, et voici, au-dessus de ma tête, Marciana Alta surgir des nuées.
Le spectacle en est singulier. En face de moi, à présent, la lumière, une autre région, un soleil du Nord qui luit dans un air vif et froid; par derrière, au contraire, la nuée opaque que j'ai traversée et qui cache maintenant la base de la montagne comme d'en bas elle en cachait le faîte. La terre, la mer, tout le reste de l'île ont disparu; on est comme suspendu sur les noires volutes nébuleuses; on plane au-dessus du vide, on est dans le ciel.
Ce qui paraît plus bizarre encore, c'est qu'il y ait ici des habitants, puisque voilà des maisons et un clocher, ou plutôt de penser qu'il doit y en avoir, car on n'en voit pas. Tout se tait; aucun son ne monte plus d'en bas, et nul bruit ne sort davantage de ce village mystérieux, aux maisons abruptes, serrées les unes contre les autres, entouré d'un rempart de pierre. C'est le village corse, sauvage et sinistre, le nid d'oiseaux de proie.
MARCIANA MARINA AVEC SES MAISONS RANGÉES AUTOUR DU RIVAGE ET SES EMBARCATIONS TIRÉES SUR LA GRÈVE.