Je gravis des escaliers, je passe sous des voûtes, je monte encore des marches et je me trouve au milieu des maisons, sur une place étroite, où aboutissent des rues ou plutôt des ruelles, non moins étroites, au pavé noirâtre et gluant. Il n'y a toujours personne. Les habitants sont sans doute enfermés chez eux. Seule une femme, au profil de vautour, est assise sur le seuil de sa porte, vêtue de noir et coiffée d'un fichu noir; ses yeux brillent dans leurs orbites, ardents et doux cependant, et elle me regarde sans qu'aucun des traits de son visage impassible et régulier trahisse ce qu'elle peut penser en me voyant. Puis en voici une autre, vêtue de noir également, qui tire au bout d'une corde une chèvre noire; puis une troisième, jeune celle-là, mais toujours vêtue de drap de la même couleur, et portant sur sa tête un sac de foin. Mais où sont les hommes?
Sur ma droite, j'aperçois un cabaret à la porte close; je vais pour entrer afin de me reposer un peu de mon escalade et demander un guide pour continuer plus loin. J'entends à travers la porte des bruits de voix. Allons, tant mieux! Il y a quelqu'un. Quelqu'un! Mais tous les hommes du village sont là. Je me demandais ce que l'on pouvait faire dans un pays pareil! C'est simple: on n'y fait rien.
C'est-à-dire que l'on y boit, que l'on y fume, que l'on y joue aux cartes, que l'on y parle surtout, depuis le matin jusqu'au soir, tous les jours et toute l'année. Oui, c'est bien là le village corse, c'est bien l'étonnante existence de ces gens qui, perdus dans leur solitude, sans voir même, six mois sur douze, le reste de la terre dont ils sont séparés, comme aujourd'hui, par les nuages qui les entourent et où ils vivent, passent leur vie à discuter, en face d'un vermouth et d'un journal, les destinées de l'Europe. Parler politique et voter tous les trois ou cinq ans sont les grandes occupations de l'existence. Quelques habitants essayent durant l'été de défricher la montagne et d'en obtenir quelques moissons; un peu plus bas sur ses pentes, ils y plantent même de la vigne, qui y réussit, mais le travail est dur et ils ont peu d'imitateurs. Les autres possèdent des cochons qui se nourrissent, tout seuls, ou à peu près, des chèvres que la femme mène paître, tout en labourant quelques pommes de terre ou en ramassant des châtaignes; quant aux quelques sous qu'ils peuvent trouver à gagner, ils alimentent la pipe et le verre.
À mon entrée, les parties de cartes s'interrompirent, les gouvernements de l'Ancien et du Nouveau Monde, en train de passer un mauvais quart d'heure, eurent un peu de répit, et les calumets se posèrent sur les tables, tandis que l'on me dévisageait et que l'on se disait de l'un à l'autre: «Inglese! Anglais!»
Je m'avançai et demandai à haute voix, selon ma coutume, si quelqu'un parlait français. Quelqu'un se leva aussitôt, qui me tendit la main et me répondit: «Que veut le Signor?» Alors dans les groupes j'entendis répéter: «Francese! Francese! quasi l'Imperatore! Français! Français! comme l'Empereur!»
Je priai mon interlocuteur de s'informer si l'on pouvait me conduire jusqu'au faîte du Monte Giove et jusqu'à l'ermitage de la Madone. Je trouvais plus prudent de me faire accompagner à cause du brouillard qui pouvait monter et dans lequel je risquerais de me perdre.
LES CHÂTAIGNIERS DANS LE BROUILLARD, SUR LE FAITE DU MONTE GIOVE.
Il fit signe de venir à un homme qui était assis sur un banc, au fond du cabaret, en face d'une table vide, mélancolique au milieu des verres et des pipes qui l'environnaient. L'homme se leva et s'approcha. C'était une espèce d'hercule, à la carrure de taureau; de sa chemise ouverte émergeait une poitrine musculeuse et velue; il était pieds nus et tenait à la main un bâton noueux aux allures de massue. Se rencontrer avec lui seul à seul dans le maquis aurait été tout juste rassurant. Et dire que ce colosse, au lieu d'aller s'embaucher quelque part, n'importe où, sa force étant apte à tous les métiers, préférait croupir là, à se croiser les bras, d'un bout à l'autre de l'année, dans la fainéantise et le dénuement presque absolu! Quand il sut de quoi il s'agissait, ses yeux bleus eurent un éclair de joie à l'idée du gain inattendu et facile qui s'offrait à lui, et sur lequel il demanda immédiatement le crédit d'un café qu'il ingurgita avec délices; après quoi il se chargea de mon menu bagage et se déclara prêt à marcher. Cet homme à l'aspect redoutable était le géant bon enfant des contes de fées, qui sert de factotum en échange du droit de s'asseoir à la cuisine et de saucer les plats.