... ET VOICI AU-DESSUS DE MOI MARCIANA ALTA SURGIR DES NUÉES (page [111]).

Le chemin qui monte vers l'ermitage est pavé, comme une voie romaine, de blocs de pierre à peine équarris; de place en place des niches de maçonnerie, avec une croix, servent d'abris contre la pluie, le vent, la neige ou le soleil. Nous atteignons des plaques de glace, qui ne sont pas encore fondues dans les creux tournés vers le nord. Dans un mois, m'explique l'homme, en son baragouin que me traduit, tant bien que mal, mon dictionnaire, on rôtira; aujourd'hui en avril, je grelotte malgré la marche.

Ainsi que je l'avais craint cependant, le brouillard, débordant Marciana Alta, avait gagné la cime de la montagne, et quand j'arrivai à la chapelle de la Madone, je recommençais à ne plus rien voir à dix pas devant moi; tout était clos à mes yeux, et il était impossible de dire si l'on se trouvait sur le faîte d'un mont ou au fond d'un puits. Tout ce que j'apercevais, c'étaient les murs de la chapelle, quelques châtaigniers difformes aux branches défeuillées, semblables à des spectres, et une petite maison dont la porte était fermée; elle était habitée pourtant, car mon guide ayant cogné avec son bâton, un vieux bonhomme, à profil de bouc, vint ouvrir. C'est lui l'ermite[4].

Voilà certes quelqu'un que les voisins ne gênent point, et dont le bavardage ne doit pas être le péché coutumier! Il habite ici avec sa femme et une chèvre, aussi perdu qu'un Indien dans la pampa. Marciana Alta est pour lui le centre de la civilisation, et il s'y retire l'hiver; Marciana Marina commence à devenir le but d'un voyage important, et quant à Porto-Ferraio, s'il y va deux fois l'an, c'est beaucoup. Il est, par contre, le roi de l'infini. Parfois même il doit assister dans sa masure à des cataclysmes atmosphériques peu banals. Lorsqu'un orage éclate sur Elbe, avec cette violence particulière aux climats du Midi et plus encore à celui des îles, il doit être littéralement enveloppé de la foudre, et lorsqu'une tourmente, comme celle d'hier, se déchaîne, on se demande comment sa bicoque n'est pas arrachée du sol. Assourdi par la tempête, gelé un jour, calciné un autre, battu par la pluie, noyé de brouillard, de ce brouillard dense et compact qui vous appuie sur les yeux comme une main, ainsi qu'il fait en ce moment, et vous donne l'impression d'un enveloppement de sépulcre, tout cela lui est indifférent, et il rit en vous apercevant, car il possède un registre avec un crayon, et il offre à ceux qui viennent ici après Napoléon d'y inscrire leur nom. C'est là son principal métier, et son seul espoir de faire fortune. Il a aussi les clefs de la chapelle qu'il montre aux visiteurs, ainsi qu'une image d'Épinal représentant l'Empereur. Hélas! étant donné le nombre des passants, il est peu probable qu'il s'enrichisse jamais.

C'est pourtant dans cette maisonnette que logea Napoléon, c'est dans une de ces trois petites chambres qu'il reçut la visite de la comtesse Walewska, le 3 septembre 1814. Un Christ de bois, resté accroché au mur et vieux de plus d'un siècle, a été certainement témoin, et le lit rudimentaire de l'ermite, composé de deux X de fer portant quatre planches et un simple matelas de fougères plat comme une galette, ne doit guère différer du lit sur lequel couchait l'Empereur.

Tout ici vous parle à l'esprit, jusqu'aux murs humides de cette chapelle qui LE connurent, jusqu'aux marches de l'autel sur lesquelles Madame Mère, logée au village de Marciana, venait s'agenouiller dévotement et faire vœu d'un cierge de cire à la Madone, si elle protégeait son fils contre tout malheur. Rien dans les objets ni dans les lieux n'a changé d'aspect; ils sont comme immobilisés sur ce sommet désert. Devant l'entrée de la chapelle, dans un hémicycle de pierre tout rongé de lichens et garni de bancs, quatre fontaines jaillissent, emplissant avec leur glouglou régulier leurs vasques sculptées; la façade de la chapelle est ornée de fresques peintes, et une plaque de marbre, posée en 1863, rappelle le passage de l'Empereur, qui séjourna ici, dit-elle, du 23 août au 14 septembre 1814. (Cette date du 14 septembre est erronée; l'Empereur quitta l'ermitage de la Madone le 5 septembre.)

Le brouillard est toujours intense, et je n'ai plus l'espoir de contempler l'admirable panorama qui se déroule, paraît-il, quand le temps est clair, autour de cette vertigineuse montagne dressant au-dessus des flots ses huit cents mètres à pic. Il va falloir songer à rebrousser chemin, car l'heure avance, et je tiens à rentrer coucher à Marciana Marina; la descente sera rude et longue.