LA MAISON DE MADAME MÈRE À MARCIANA ALTA.—«BASTIA, SIGNOR!»—LA CHAPELLE DE LA MADONE SUR LE MONTE GIOVE.

La visite des mines n'offre pas, au surplus, un intérêt bien considérable; elles s'exploitent à ciel ouvert, et il n'y a qu'à se baisser pour ramasser le minerai. Il est chargé, à pelletées, sur des wagonnets, qui vont directement le déverser dans les navires amarrés à la base de la montagne; celui qui est de qualité inférieure subit seul, dans les usines, un triage préalable. L'exploitation est abondante, se fait à peu de frais, et atteint par an 300 000 tonnes environ, qui représentent plus de 5 millions de francs. Un grand nombre de navires viennent d'Angleterre.

La montagne, attaquée déjà par les Étrusques et par les Romains dont on retrouve, en creusant, des monnaies de cuivre et d'argent, semble inépuisable; éventrée chaque jour plus profondément, elle prend des aspects de cratères lunaires, où la face des ouvriers disparaît sous le fard de poussière ferreuse que la sueur leur colle au visage dans l'effrayante réverbération du soleil contre les parois dénudées qui les entourent. Les paillettes de métal étincellent partout sous ses rayons implacables et l'on croirait fouler, en marchant, de fulgurants tapis de diamants.

Mais avec quelle joie je revois au retour la gorge solitaire, si doucement élyséenne, de Monserrat, et le golfe d'azur où Porto-Ferraio mire ses vieux remparts et ses tourelles génoises! Ce n'est plus pour longtemps, cependant; la tare est en train de s'étendre. Jusqu'à ce jour Rio Marina, caché par les verdoyants revers de la montagne, demeurait relégué dans son coin. Tout le reste de l'île était intact. Le minerai, comme nous venons de le dire, s'y travaillait peu; sitôt recueilli, on l'expédiait ailleurs. Cela va changer.

En pleine baie de Porto-Ferraio, voici que les hauts-fourneaux s'élèvent; écrasant tout le paysage admirable, deux énormes cheminées de quatre-vingts mètres de haut achèvent, à cette heure, de se dresser dans le ciel, rigides et rouges comme deux bras monstrueux de guillotine. Elles vont s'allumer bientôt et, sur tout cet azur, sur toute la splendeur de l'île, vomir jour et nuit leur fumée, cracher leurs flammèches; où régnait Phœbus radieux, Vulcain accourt avec ses Cyclopes barbouillés de suie et le ronflement de ses fournaises.

Vous croyez peut-être que les gens de Porto-Ferraio ont protesté? Car enfin, que la Compagnie des mines étende ses affaires, rien de plus naturel à son point de vue; mais eux, dont l'air va s'empoisonner, le ciel se ternir, qu'ont-ils dit? Ils ont été dans le ravissement. Ils ont vu là une «administration» qui s'établissait, c'est-à-dire le rêve, cher à tous les gens du Midi, des postes de concierges à une porte où ne passe personne, des places dans des bureaux où il n'y a rien à faire. Ils n'ont point songé que l'industrie privée, différente de l'État, ne paye pas d'employés inutiles, et qu'il faut à des hauts-fourneaux plus de chauffeurs que de gratte-papier. Oui certes, il y aura de l'argent à gagner, non pas en lisant son journal, au frais, dans un bon fauteuil, mais en bourrant de charbon la gueule des brasiers. Ceux qui avaient un petit métier paisible, les paysans qui cultivaient leur champ, les quitteront; dans l'appât d'un gain immédiat un peu plus fort, se faisant ouvriers, ils viendront à l'usine se dessécher la poitrine et se brûler la face. Et, comme ces peuplades africaines qui dansent devant leurs idoles buveuses de sang, ils ont tous sauté de joie autour de l'impitoyable Moloch qui s'apprête à les dévorer.

Tel est l'aspect général de l'île. En dehors des deux routes de Marciana et de Rio, qui la traversent d'une extrémité à l'autre et courent, avec leurs innombrables pentes et circuits, une soixantaine de kilomètres environ, il n'y a d'autre voie carrossable importante que celle de Campo, le dernier gros bourg de l'île, sur la côte sud, célèbre par ses carrières de granit, d'où Pise tirait les plus belles colonnes de ses églises et de ses palais. Longtemps après la déchéance de Pise, des fûts à demi équarris se voyaient encore épars sur le sol de ces carrières, des socles ébauchés, des chapiteaux somptueux entaillés dans des blocs, débris mort-nés d'une magnificence subitement éteinte. Au-dessus du petit port de Campo de la Mer, perche sur la montagne le second village de San Pietro in Campo; toujours le nid d'aigle, le village d'en haut refuge coutumier du village d'en bas.

À travers tout le reste de l'île, où l'on peut dire qu'il ne se trouve pas dix mètres de sol plat, l'on ne rencontre que des chemins muletiers, des sentiers suspendus au-dessus de ses caps inaccessibles et de ses golfes aux profondeurs d'abîmes, ou franchissant à grand'peine les crêtes déchiquetées de ses sommets, sur lesquels, éternellement, claque le vent et tournoient les nuées.

Le point culminant est le Monte Capanna voisin du Monte Giove, et qui mesure mille six mètres, selon les géographes anciens, mille dix-neuf d'après les calculs modernes.