Hélas! toute cette poésie va disparaître au prochain tournant du chemin. Devant nous une acre fumée noirâtre, qui sort de hauts tuyaux d'usine, tourbillonne dans l'air. C'est Rio Marina. Adieu le maquis embaumé, les bucoliques vallées, le ciel pur, les pins où chante le vent, et les bonnes gens qui vont paisibles sur leur ânon! Nous entrons dans le monde du fer.
Rio Marina est la souillure de l'île. Nulle part le contraste ne peut être plus complet entre la verte, belle et saine nature où l'homme a été, par Dieu, créé pour vivre, et la tare morale et physique du monde contre nature créé par l'industrialisme humain. Dès l'arrivée, l'impression est mauvaise. Dans un vaste lavoir couvert de tôle, des femmes aux yeux effrontés battent du linge en entrecroisant des quolibets criards; l'une d'elles, qui m'a vu, avertit les autres d'un mot et toutes aussitôt de dévisager l'étranger avec une sorte de curiosité gouailleuse; je les fixe, et pas un regard ne se baisse. J'avance, et voici un mendiant. C'est, depuis que je suis dans l'île, le premier que je rencontre; un pauvre être misérable et sordide, courbé en deux comme si sa colonne vertébrale s'était cassée en son milieu, et appuyé sur une canne qui lui remplace à demi une de ses jambes qui traînent. «Signor, la carita! La charité, monsieur!» dit-il, en s'accrochant à moi comme une tentacule de pieuvre: «la carita! la carita! la carita!» Je comprends de son balbutiement qu'il est vieux, qu'il travaillait aux mines, et qu'un quartier de roc est, un jour, tombé sur lui.
Je continue. J'arrive aux maisons; des maisons lugubres à six étages, comme celles des faubourgs des grandes villes, derrière les murs desquelles on sent l'entassement des gens, le grouillement des enfants trop nombreux, et d'où suintent des odeurs de fricots; aux fenêtres, des loques qui sèchent, des têtes qui se montrent, mal peignées. Par moments un panier descend au bout d'une corde, jusqu'à la rue; le facteur y dépose ses lettres, le marchand qui passe y met sa viande, son pain ou ses légumes; c'est une façon fort commode d'économiser ses jambes, et, comme l'heure du déjeuner est proche, les paniers ne cessent d'aller et venir le long des maisons.
LE PETIT PORT DE PORTO-LONGONE DOMINÉ PAR LA VIEILLE CITADELLE ESPAGNOLE (page [117]).
Mais ce qu'il y a surtout de particulier ici, c'est que tout est comme imprégné d'une couleur rougeâtre uniforme, d'une couleur de rouille, qui teint les maisons du haut en bas, la face des gens, leurs mains et leurs vêtements, et tous les objets, jusqu'aux feuilles des arbres, jusqu'à l'herbe du sol. Cette poussière de fer qui s'attache à tout, qui recouvre tout, a l'air d'avoir été secouée par un volcan; l'on ne tarde pas à être poudré soi-même de cette sorte de cendre impalpable que le vent ramasse et soulève en tourbillons.
Voici un ivrogne. C'est également le premier que je vois dans l'île. Il fonce sur moi et me prend les mains qu'il me presse avec effusion, en me faisant de pâteux discours, auxquels je ne comprends mot. Je m'en décroche à grand'peine. Il est près de midi, et le soleil commence à devenir torride; je me réfugie à l'Albergo ristorante de Rio Marina.
Salle crasseuse, nappe sale, mouches dans les carafes, cuisine grasse dans des plats graisseux. Quelques voyageurs de commerce, dont un ou deux parlent français et traduisent obligeamment mes réclamations, inutiles du reste, partagent avec moi ce repas nauséabond. Quand il s'agit de payer, c'est pour mon compte le double du prix que paient mes voisins. Je m'en aperçois et refuse de m'exécuter; chacun prend ma défense et l'hôtelier consent, comme un chien qu'on fouette, à ne pas me voler plus que les autres. Il ramasse sa recette, du 200 pour 100, d'un air rogue et mécontent, et, sans même soulever la casquette de velours à côtes qui semble vissée sur sa tête, il s'en retourne à son comptoir rincer ses verres avec ses doigts malpropres. Oh! cet industrialisme hideux qui corrompt et encanaille tout ce qu'il touche! Comme il nous a ramenés soudain à toutes les bassesses et à tous les vices qui, dès qu'il paraît, se mettent aussitôt à croître à son ombre!