UNE DES TROIS CHAMBRES DE L'ERMITAGE.

L'ERMITAGE DE MARCIANA OÙ L'EMPEREUR REÇUT LA VISITE DE LA COMTESSE WALEWSKA, LE 3 SEPTEMBRE 1814.

Le premier village que l'on aperçoit est Capoliveri. Aspect rébarbatif et mauvaise renommée. Les Romains dans l'antiquité, les Pisans au Moyen Âge en avaient fait un lieu d'asile et de liberté, reconnu par la loi, pour tous les débiteurs, faussaires et banqueroutiers, pour les esclaves enfuis et les condamnés échappés des prisons, qui venaient du continent s'y réfugier; d'où son nom de Capoliveri, Caput Liberum en latin, Capo Liberi en italien. Une immonde population s'y était formée, dont les méfaits furent longtemps la terreur de l'île. Perché sur une montagne dont il occupe, toute la crête, il a bien l'air d'un repaire de brigands, et l'on s'attend à voir luire, entre les murs, des canons de fusils. Napoléon dut envoyer contre lui deux cents voltigeurs et gendarmes afin de le forcer à payer ses impôts, qu'il refusait, et menaça de le raser de fond en comble s'il recommençait une seconde fois pareille rébellion. Les mœurs de ses habitants se sont améliorées, mais ils passent encore pour aimer peu à frayer avec ceux des autres communes de l'île.

La route descend de plus en plus rapidement vers la mer et arrive, au milieu des aloès dont les feuilles glauques et les hampes fleuries se penchent sur les flots, au petit port de Porto-Longone. On y trouvera à manger et à dormir à l'auberge de Marie (Albergo della Maria), où l'on fut pour moi honnête et complaisant. Au-dessus du bourg, sur un promontoire du rocher, s'avance la citadelle, bâtie par les Espagnols; des sentinelles vont et viennent tout autour d'un grand bâtiment blanc: c'est le bagne, «l'ergastule».

De Porto-Longone à Rio Marina, le chemin est une merveille, gravissant et descendant des pentes, montrant et cachant alternativement la grande ligne de la mer.

Deux kilomètres environ après Porto-Longone, il y a, à gauche de la route, un chemin creux qu'il faut prendre.

Là, au fond d'une gorge aux aloès d'une grosseur saharienne, au milieu des pins parasols et des cyprès sveltes, l'humble chapelle de Monserrat, dont le nom est un ressouvenir encore de l'Espagne, offre au pèlerin l'abri de ses treillages rustiques enguirlandés de pampres. Des rochers aux aiguilles aiguës la dominent, où de loin en loin, des pâtres accrochés s'appellent; et tout là-bas, au bout de la longue enfilade du vallon que ferme la mer, on voit passer parfois, à travers les branches des pins et les raquettes des cactus, une voile qui glisse. C'est un site exquis, tout virgilien, où l'on se prend à vouloir dresser son toit, à rêver de laisser fondre sa vie dans la paix de l'âme et des choses. Il semble que rien ne soit jamais venu jusqu'ici des révolutions de la terre. Tel devait être le paysage au temps où Pan et les Dryades s'y poursuivaient dans les halliers; tel il était quand le premier ermite chrétien y fit construire, sur cette pointe de rocher, sa petite chapelle aux murs blancs; tel il apparut à l'Empereur que nous y retrouverons tout à l'heure.

Mais notre cocher, que nous avons oublié sur la route, claque du fouet et nous appelle; ici encore, il faut laisser un peu de nous et partir. Voici Rio Montagne, dont les maisons régulières et cubiques ont l'air de dominos empilés. À la bifurcation de la route qui monte vers le bourg, une chapelle isolée, au fronton triangulaire, et précédée d'un portique, semble un petit temple grec devant lequel on s'attend à voir Daphnis venir faire fumer l'offrande d'un jeune chevreau ou d'un agneau nouveau-né.