Nous y sommes à peine arrivés qu'une trouée se fait à travers la brume, qui s'écarte comme touchée par la baguette d'un enchanteur invisible. Les nuages se mettent à fuir le long de la montagne, les débris du brouillard jaunâtre, encore accrochés comme de fauves oiseaux aux aspérités des rocs, s'illuminent d'une radieuse lumière, l'immensité s'inonde de clarté, et devant moi, à cinquante kilomètres par-dessus la mer, de la poussière d'or de l'occident se dégage peu à peu le long profil, en dents de scie, des montagnes corses, du Monte d'Oro et de toute la chaîne neigeuse qui court d'un bout de l'île à l'autre bout. C'est quelque chose d'inoubliable et de sublime.
Le vieux rit aux éclats de son triomphe et ses yeux rutilent comme les miens au reflet du soleil qui descend dans le ciel en face de nous et déjà touche presque à l'horizon. Au moment où il commence à y mordre, le profil devient net et tranchant comme un découpage métallique, ombre chinoise sur un globe de feu. Il disparaît, et dans l'infinie pureté de l'atmosphère, pleine de cette clarté douce qui précède le crépuscule, c'est à présent l'incroyable détail des objets. «Bastia!» dit tout à coup le vieux en me prenant par le bras, et j'aperçois en effet de petites taches blanches, carrées, et serrées les unes contre les autres. Ce sont les maisons de la ville corse; avec une longue-vue on en distinguerait assurément les fenêtres.
Cela dura cinq minutes ainsi. Au-dessus de la Corse s'allument dans le ciel des lueurs violettes, semblables à une gigantesque floraison de lilas dans les jardins d'Eden; leur mirage merveilleux se double dans le miroir de la mer, plate et luisante comme une laine d'épée.
Mais les nuées tournoyantes, un moment entr'ouvertes, se resserrent déjà, le brouillard se referme autour de moi, voilant, comme un rideau qu'on tire, l'immensité radieuse du ciel et des flots, et je me retrouve au milieu de l'hiver, dans la presque obscurité, avec le vent qui souffle à travers le squelette des gros châtaigniers, tandis que le vieux rentre sur ses larges oreilles son bonnet de fourrure. Il faut se hâter de redescendre, cette fois, si je veux être le soir à Marciana Marina.
J'APERÇOIS POGGIO, UN AUTRE VILLAGE PERDU AUSSI DANS LES NUÉES.
Je revois Marciana Alta et ses ruelles étroites où les noires parois de ses maisons commencent à se trouer de lumières, dans une nouvelle et rapide déchirure de la brume, j'aperçois Poggio, un autre village perdu aussi dans les nuées, et je ne suis encore qu'à moitié route de mon gîte, lorsque la nuit se fait. Mais le brouillard demeure ramassé sur le faîte de la montagne et j'en suis bientôt complètement sorti; la nuit est lumineuse comme une nuit d'Orient, et c'est sous sa douce clarté que je descends les dernières pentes du sentier et arrive à «l'albergo» du Signor Ventura qui commençait à s'inquiéter de moi. Je retrouve, au carrefour voisin, la petite Vierge engrillagée, à la lampe paisible; de l'ouragan d'hier soir, aucune trace ne subsiste dans l'air tiède et resplendissant. La nature et le pays ont ainsi passé à mes yeux, depuis vingt-quatre heures, par toutes les phases et par tous les aspects imaginables, comme si l'île, mouvante sur les flots, se fût promenée, ainsi qu'un immense navire, des mers du sud à celles du nord, et du royaume d'Azur au triste pays des Cimmériens.
L'autre grande route de l'île est celle de Porto-Longone, de Rio Marina et des mines de fer. Se dirigeant à l'opposite de celle de Marciana, elle s'en va vers le sud et l'est.
Elle contourne d'abord, en s'élevant par une pente insensible, la baie de Porto-Ferraio, qui se développe dans toute l'ampleur et toute la pureté de ses lignes, en son encadrement de montagnes. À l'un des endroits où la vue est la plus belle, des rangées de pierres dépassent d'un champ, des arcades effondrées s'adossent à la pente du sol; ce sont les Romains qui ont passé là. Le cheval ralentit son pas pour gravir la côte plus rude; puis la bête reprend son trot cahoteux. Un bois de pins, un col où l'homme de l'octroi attend, solitaire et patient, le rare voyageur qui passe, une longue descente, et nous sommes sur le versant oriental de l'île.