L'ÎLE D'ELBE[5]
Par M. PAUL GRUYER.
Illustrations d'après les photographies de l'auteur.
III. — Napoléon, roi de l'île d'Elbe. — Installation aux Mulini. — L'Empereur à la gorge de Monserrat. — San Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bains et le miroir de la Vérité. — L'Empereur transporte ses pénates sur le Monte Giove. — Elbe perdue pour la France. — L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par le propriétaire actuel. Le lit de Mme Mère. — Où il faut chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de la signorina Squarci. — L'église de l'archiconfrérie du Très Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les broderies de soie des Mulini. — Le vieil aveugle de Porto-Ferraio.
L'ARRIVÉE DE NAPOLÉON À L'ÎLE D'ELBE, D'APRÈS UNE CARICATURE DU TEMPS.
Ce fut le 3 mai 1814, à l'aube du jour, que l'Empereur arriva en vue de son nouveau royaume. Il y fit le lendemain son entrée officielle, accompagné des deux maréchaux Bertrand et Drouot, du commandant des Polonais, colonel Germanowski, du colonel anglais Sir Campbell et du feld-maréchal Koller, autrichien, ces deux derniers étant près de lui commissaires de la Sainte-Alliance. Remise lui fut faite aussitôt par le commandant de Porto-Ferraio, général Dalesme, de la citadelle, des magasins de guerre et de bouche, et de toutes les propriétés du domaine public. Le maire de Porto-Ferraio, Signor Traditi, lui présenta les clefs de la ville sur un plat d'argent. L'Empereur se logea momentanément à l'Hôtel de Ville, garni en toute hâte avec des meubles prêtés par les citoyens de bonne volonté. Il s'y trouvait d'autant plus mal qu'étant là, selon le vœu de la municipalité, «au milieu même de son peuple», il n'y pouvait avoir un moment de tranquillité, exposé à tous les ennuis d'une curiosité, bienveillante et pleine d'enthousiasme sans doute, mais fort gênante; sa venue dans cette petite île, choisie par lui comme lieu de sa retraite, avait été pour les Elbois un vrai coup de foudre, un éblouissement d'orgueil, un délire de joie, et chacun prétendait dévorer son morceau d'Empereur. Il ordonna donc d'abattre un amas de vieilles bicoques, qui encombraient le plateau supérieur de la colline de Porto-Ferraio, et de dégager ainsi deux pavillons occupés par le génie et par l'artillerie de la forteresse, qui, réunis ensemble par un bâtiment central, formeraient au-dessus de la ville les nouvelles «Tuileries». C'est le palais actuel des Mulini ou des Moulins, que l'on appela ainsi en souvenir des moulins à vent qui occupaient le plateau et que l'on démolit alors. C'est la maison que nous avons visitée tout à l'heure.
Dès qu'il y fut installé, les lois de l'étiquette furent remises en vigueur, et le «Roi», que l'on s'obstina à appeler «l'Empereur», ne reçut plus que sur audiences. Madame Mère toujours vivante et toujours Corse, n'avait pas tardé à rejoindre son fils dans son exil; puis ce fut l'arrivée de la princesse Pauline. La «Cour» fut constituée des éléments les plus hétéroclites et les plus divers. Bertrand fut nommé ministre des Affaires civiles, Drouot, gouverneur de l'île, et chargé des Affaires militaires; le trésorier Peyrusse continua le maniement matériel des Finances, dont l'Empereur prit la direction, et quatre chambellans furent choisis parmi les plus notables Elbois. Deux anciens fourriers des Tuileries se virent élevés au grade de «préfets du Palais» et l'ancien médecin des chevaux aux Tuileries devint médecin en chef de l'Empereur. Il y eut pour tout le monde un flot de broderies et de galons d'or; chacun, à Porto-Ferraio, eut le bonheur d'être fonctionnaire et de pouvoir se pavaner dans les rues, chamarré de la tête aux pieds.
Porto-Ferraio fut également doté d'un théâtre. Ce théâtre fut installé dans l'ancienne église Saint-François, et l'Empereur, qui ne se souciait pas d'en payer les frais de construction, le mit en actions; les plus riches familles de la ville achetèrent les loges, qui furent jalousement disputées, et dont les acquéreurs devinrent propriétaires à vie. Les membres de la Société prirent, en outre, le nom d'académiciens avec cette devise: «A noi la sorte! À nous la faveur du sort!» La loge centrale fut réservée à l'Empereur, que le rideau de scène représenta sous la figure d'Apollon banni du ciel, gardant ses troupeaux chez Admète et instruisant les bergers.