LE DRAPEAU DE NAPOLÉON ROI DE L'ÎLE D'ELBE: FOND BLANC, BANDE ORANGÉ-ROUGE ET TROIS ABEILLES JADIS DORÉES.

L'Empereur, entre temps, explorait son île; il s'amusait à en visiter les sites les plus pittoresques, à escalader ses caps et ses rochers, tantôt à cheval, tantôt à pied, un bâton de berger à la main. Il gravit ainsi, par des sentiers de chèvre, le pic de Giove qui se dresse non loin de Volterrajo, à la pointe nord de l'île, et qu'il ne faut point confondre avec le monte Giove sur le flanc duquel se trouve le village de Marciana. L'un et l'autre sommets étaient, dans les temps antiques, consacrés au roi des dieux, et le même nom leur en est demeuré. L'Empereur y remua du pied des débris épars sur lesquels il s'assit ensuite, tel Marius sur les ruines de Carthage, en disant: «Même les monuments périssent!» Puis, se laissant aller à toute la fougue de son imagination «ardente, impétueuse et sans bornes, il traça le dessin d'une demeure solitaire à élever sur ce pic rocheux, retraite d'une idéale beauté, unique, merveilleuse, en laquelle, semblable aux dieux de la Fable, il planerait dans le ciel au-dessus de la terre des hommes.» Mais bientôt il laissa retomber ses bras en secouant la tête, car il aurait fallu, pour rendre réel un pareil rêve, des millions qu'il ne possédait plus maintenant.

Un autre jour, par une après-midi radieuse, il se rendit également à cette gorge de Monserrat, où nous avons nous-même erré tout à l'heure. Il était accompagné seulement de Bertrand et de Pons de l'Hérault, alors directeur des mines, qui nous a raconté toute l'excursion dans son amusant et précis détail. On peut la refaire aujourd'hui, livre en main, en retrouvant presque tous les cailloux de la route.

«Nous prenons, dit Pons, en quittant la route de Porto-Ferraio, un sentier étroit, bordé de hauts cyprès, dans un ravin couvert d'aloès et de figuiers de Barbarie, et au fond duquel coule un ruisseau qui va se perdre dans la mer à la fontaine de Barberousse....» Le sentier, les cyprès, les aloès et les cactus, la petite fontaine, les voilà.

LA SALLE DE BAINS DE SAN MARTINO A CONSERVÉ SA BAIGNOIRE DE PIERRE.

LA CHAMBRE DE NAPOLÉON À SAN MARTINO.

En suivant le sentier ils arrivèrent à l'ermitage. «Les ermites, continue Pons, y ont ramassé un peu de terre, planté quelques arbres et quelques ceps. L'église est simple et pauvre, mais bien tenue; la cellule de l'ermite, maisonnette assez commode, est située sur une petite terrasse couverte de treillages.» C'est bien cela toujours: les treillages, les pampres, la maisonnette blanche. Cependant l'Empereur était parvenu jusqu'au seuil de la petite chapelle; il s'y arrêta avant d'entrer, et se retournant comme nous le faisons encore aujourd'hui vers le paysage enchanteur, à la fois grandiose et doux, «si loin des amertumes de la vie», il se sentit pénétrer par le charme intense et rare qui s'en dégageait (chose étrange que ces identités de vibrations de l'âme humaine!) et demeura quelques instants, sans rien dire. Puis il entra dans l'église. Elle était tout illuminée. Il s'agenouilla un instant et il donna à l'ermite. Après quoi on déballa un panier de provisions, apporté de Porto-Longone, et auquel chacun fit brèche. L'Empereur, à la suite du déjeuner, fatigué par la chaleur, s'assoupit sur sa chaise. Lorsqu'il se fut réveillé, on se remit en route: «il était gai comme tout le monde, et ces moments furent vraiment des moments heureux.»

Le palais des Mulini n'était pas encore achevé que l'Empereur avait désiré une autre maison, un peu plus distante des rumeurs de la ville et dans le calme plus reposant de la campagne. La saison chaude, en outre, était venue, et il fallait songer à prendre ses précautions contre une température excessive déjà sous cette latitude. L'Empereur se fit construire la résidence de San Martino.