L'on s'y rend aujourd'hui par la route de Marciana; à quatre kilomètres environ de Porto-Ferraio, un chemin bifurque et s'engage dans un vallon dont le fond est, comme à Monserrat, fermé en amphithéâtre par une colline escarpée plantée de vignes à sa base et, plus haut, de touffes de chênes et de maquis. On s'élève peu à peu, jusqu'à mi-côte de la montagne, et, de là, en se retournant, on aperçoit se développer Porto-Ferraio et sa colline, sa citadelle et le cercle de sa rade, en un tableau qui semble agencé tout exprès pour le plaisir des yeux. Le site n'a pas le charme virgilien de celui de Monserrat, mais il est beau différemment, et par sa proximité de la capitale il était tout indiqué pour y bâtir le «Saint-Cloud» impérial, ainsi que les grenadiers de la Garde ne manquèrent pas d'appeler aussitôt le nouveau palais.
La maison est toujours là. Elle rappelle par son aspect un de ces humbles réduits à la Jean-Jacques Rousseau, agrestes et paisibles, asile de Philémon et de Baucis, comme nous en montrent les estampes de la fin du XVIIIe siècle. Quatre murs blancs, un toit de tuiles, un rez-de-chaussée avec une porte étroite, et un premier. Par derrière, et par suite de la déclivité du terrain, il n'y a plus qu'un rez-de-chaussée, qui est le premier de la façade. Tout alentour, de grands arbres, micocouliers, chênes verts, magnolias aux feuilles lisses et aux fleurs charnues, et, dans le jardin, de petites allées ombreuses avec des charmilles de buis et des bordures de pervenches.
Nous entrons. Voici d'abord «la salle des Pyramides». Elle est en proportion de la demeure et ne mesure guère plus de huit mètres de long sur autant de large, avec un plafond bas. Au centre, afin de lui donner la couleur locale nécessaire, un bassin et un jet d'eau, à sec l'un et l'autre. Au plafond, les signes du Zodiaque, et, sur les murs, des colonnes égyptiennes s'entremêlant de minarets, de palmiers et de charges de mameluks, en souvenir des victoires de la première heure. C'est, en dépit des assertions du Mémorial de Sainte-Hélène qui affirme avec audace que «les plus grands artistes vinrent à Elbe se disputer l'honneur d'embellir les logis impériaux», de la peinture qui rappelle un peu celle des enseignes de village, de cette peinture «en trompe-l'œil», semblable à un décor de théâtre, dont les Italiens aiment à orner leurs maisons et où ils sont, du reste, assez habiles. Toute une époque, cependant, revit là soudain, et, comme dans la grande salle des Mulini, l'abandon même des choses leur a conservé leur singulière et vivante réalité. La cheminée, faite d'une table de marbre supportée par deux fines colonnettes, est jolie. Entre les fûts de deux des grosses colonnes peintes, qui décorent les murs, on lit trois mots qui semblent négligemment jetés là, comme une inscription de poète ou d'amoureux sur un tronc d'arbre ou sur un rocher: «Ubicunque felix Napoleon. Napoléon est partout heureux.» L'Empereur a voulu proclamer ainsi qu'il était satisfait dans son île et qu'il ne songeait point à en sortir jamais.
C'est ensuite le salon. Au plafond, voletant dans un ciel d'azur, deux colombes sont enlacées par un ruban «dont le nœud se resserre à mesure qu'elles semblent s'éloigner l'une de l'autre». Les deux colombes représentent Marie-Louise et l'Empereur. La tradition raconte que c'est l'Empereur lui-même qui indiqua ce sujet au peintre, qui a voulu qu'à son arrivée, imminente d'un jour à l'autre, sa femme, en voyant cet amoureux symbole, connaisse bien qu'elle n'a pas été oubliée. Marie-Louise n'est jamais venue, mais les colombes et leur ruban bleu volettent toujours.
LA COUR DE NAPOLÉON À L'ÎLE D'ELBE, D'APRÈS UNE CARICATURE DU TEMPS.
L'on traverse ensuite des pièces vides, dont le plancher plie sous les pas; dans l'une d'elles, il y a un lit en acajou, de style bateau, avec des cuivres dorés, ainsi qu'un fauteuil à bascule, et un petit meuble bombé, qui porte un service à café en porcelaine. C'est la chambre de l'Empereur; elle occupe l'angle de gauche de la maison. Ce lit, que le portier affirme naturellement être celui de l'Empereur, serait en réalité, d'après les traditions que se sont transmises les propriétaires successifs de San Martino, celui du grand-maréchal Bertrand.
Les deux étages de San Martino communiquent intérieurement entre eux par un petit escalier raide et étroit comme une échelle de moulin, et où l'Empereur, déjà obèse, avait, semble-t-il, tout juste la place de passer. Il est probable, d'ailleurs, qu'il en faisait peu d'usage, le premier étage qu'il habitait étant par derrière, comme nous l'avons dit, de plain pied avec le jardin; le rez-de-chaussée était réservé au personnel de la maison et à la cuisine. L'Empereur n'avait là que sa salle de bain, où il descendait chaque matin. Elle a conservé sa baignoire de pierre, et, sur le mur rongé d'humidité, une vague fresque peinte, effritée comme une mosaïque de Pompéi, représente une femme nue couchée, qui tient à la main un miroir, le miroir de la Vérité, comme nous l'apprend une nouvelle inscription: «Qui odit veritatem, odit lucem. Qui hait la vérité hait la lumière.» La mélancolique naïade a survécu dans son geste immobile et gracieux vers l'impérial baigneur qui, s'il aimait à savoir la vérité, n'aimait guère, par contre, à la dire.