UNE FEMME DU VILLAGE DE MARCIANA ALTA.

La chaleur augmentait de plus en plus à Porto-Ferraio, et l'Empereur, qui en souffrait physiquement, s'impatientait. Dès qu'il avait trouvé trois pièces habitables à San Martino, il s'y était transporté avec un lit de fer, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que, là aussi, il étouffait. Dans ce cercle de montagnes, la réverbération du soleil était extrême et l'air ne circulait pas. L'ombre surtout manquait; les arbres qu'il faisait planter et dont les luxuriantes frondaisons se sont, depuis, épanouies si belles, étaient encore à l'état de squelette et séchaient sur pied. Il fut reconnu que San Martino serait une excellente résidence de printemps ou d'automne, mais qu'il fallait, pour l'été, chercher encore un autre gîte.

C'est alors que l'Empereur songea à Marciana et au Monte Giove. Là aussi, sur ce faîte sublime dominant l'immensité, et où il avait, en arrivant parmi les châtaigniers séculaires, tressailli une fois de plus en face de l'incomparable spectacle de la nature qui s'offrait à lui, il aurait rêvé peut-être le palais merveilleux que son imagination avait bâti sur les cimes de Volterrajo, mais ce rêve n'était pas ici plus réalisable pour le roitelet de l'île d'Elbe.

Il se contenta donc de beaucoup moins et fit simplement dresser, à côté de l'ermitage de la Madone, sa tente de campagne, où, «comme les rois de l'antiquité, dit Pons, il éleva sous la toile son trône voyageur». Il décida en outre que la Cour (c'est-à-dire Madame Mère avec ses dames de compagnie, son valet de chambre et son cuisinier, plus «un maître de piano et un violoniste, un bon chanteur et une bonne chanteuse» pour se distraire le soir) s'installerait de son mieux au village abrupt de Marciana Alta. Cette installation, si peu considérable qu'elle fût, était encore malaisée en ce nid de vautour, et l'Empereur dut, à l'instar aussi de ces rois antiques, s'occuper lui-même de tous les détails du ménage. «Monsieur le comte Bertrand», écrivait-il de la Madone, le 23 août, au grand-maréchal du palais resté à Porto-Ferraio, «il me manque deux volets pour les fenêtres de ma chambre à coucher; la troisième fenêtre en a. Tâchez de me les envoyer demain. Envoyez-moi également deux lanternes pour mettre à la porte de ma tente, et un fanal. J'ai apporté ici mes trois lits de fer; j'ordonne qu'on en mette un à Marciana pour Madame Mère; elle sera bien dans la maison de l'adjoint et pourra venir jeudi. Elle aura une chambre pour elle, et trois pour son personnel. Il y a dans cette maison tous les gros meubles nécessaires; je lui ferai ajouter une commode. Je crois qu'il y a assez d'objets de cuisine. Il y a aussi assez de bougie et de lumière. Envoyez trois rideaux pour sa chambre; les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux, pincettes, pelles, etc. Je crois que c'est avec raison qu'on dit qu'il faut faire ici du feu le soir.»

L'Empereur demeura près d'une quinzaine à Marciana. L'attrait fascinateur du Monte Giove le retenait sans doute, et ce sauvage village de Marciana devait exercer la même attirance sur Madame Mère. C'était la Corse, en effet, que l'un et l'autre ils avaient retrouvée Là.

LE PLAFOND DE SAN MARTINO ET LES DEUX COLOMBES SYMBOLIQUES REPRÉSENTANT NAPOLÉON ET MARIE-LOUISE.

C'étaient ses mêmes maisons farouches, c'étaient l'enivrement de son air libre et de ses purs sommets et ces mêmes senteurs du maquis qui leur faisaient revivre à tous deux le passé lointain. De tout là haut où il s'asseyait, les pieds dans la bruyère, son fusil de chasse entre les jambes, non seulement il le respirait, ce parfum qui, comme il l'a dit à Sainte-Hélène, lui aurait fait reconnaître la Corse «les yeux fermés», mais il la voyait elle-même, comme nous l'avons vue, se dessiner sur l'horizon dans le flamboiement du soleil couchant. Quelle émotion, secrète et réelle, celle-là, devait le saisir et lui étreindre la gorge, à l'aspect de sa terre natale apparaissant ainsi sur la mer, au déclin du jour, et en face de laquelle il se retrouvait, à son déclin lui-même! Elbe et la Corse c'étaient les deux extrémités de sa gloire. Là, elle n'était pas née encore, ici elle commençait à mourir. Sa vie tout entière tenait entre ces deux sommets, celui où il était assis, celui qu'il apercevait là-bas. Quant à l'avenir, que serait-il?