Il l'ouvrit à tâtons et y prit d'abord une clef d'or, puis un flacon de cristal ciselé, et un écrin dont il poussa le bouton et qui contenait une médaille: «Ceci, me dit-il, c'est la médaille de Sainte-Hélène. L'Empereur en a légué une, par testament, à chacun de ses compagnons de gloire de la bataille de Waterloo. Celle-ci est celle de mon père; son nom est gravé là, à côté de celui de l'Empereur. Je ne peux plus le lire parce que je suis aveugle, mais je le sens toujours avec mes doigts. La clef d'or et le flacon de cristal, c'est l'Empereur aussi qui les lui a donnés, quand il était à Elbe, pour qu'il les garde en souvenir de lui. Mon père les a toujours gardés, et moi aussi; je ne voudrais pas les donner pour un trésor! Il y avait aussi une lampe de cuivre que ma mère a conservée pendant bien longtemps. Elle lui servait à mettre sur sa fenêtre lorsque l'Empereur rentrait tard en ville, et qu'il faisait nuit. Quand on entendait s'approcher dans la campagne le galopement des chevaux, chacun, dans la rue où il devait passer pour rentrer aux Mulini, ne manquait pas d'en allumer sur sa fenêtre une semblable, qu'il tenait toujours prête; car la rue était très en pente, et le sabot des chevaux glissait souvent sur les mauvaises dalles qui la pavaient; il aurait pu arriver malheur à l'Empereur! La lampe, depuis, s'est usée, et je ne sais pas ce qu'elle est devenue, mais ma mère me la montrait quand j'étais jeune.»

Le vieux se tut. Je lui demandai encore s'il n'avait rien d'autre à me dire, mais il secoua la tête, et je vis que tout recommençait à se brouiller dans son cerveau las de la vie. Il avait remis dans leur boîte, après les avoir embrassées, les petites reliques qu'il m'avait confiées, et, retenant mes mains qui les lui rendaient, il les porta aussi à ses lèvres et les baisa doucement, passionnément. Puis, avec cette hyperbole coutumière au langage de l'Italie: «Il me charge de vous dire, me transmit son fils, qu'avoir vu un compatriote de son Empereur sera la joie de sa vieillesse.»

Il tenait toujours ma main serrée contre ses lèvres et s'était remis à pleurer. Une de ses larmes y glissa, brûlante. Il semblait ne pas vouloir me lâcher et craindre de laisser s'envoler avec moi ce passé lointain que j'avais réveillé en lui. Presque de force je me dégageai de son étreinte, et il rentra dans la nuit. On le réinstalla sur le canapé d'acajou aux cygnes sculptés, il ramena sur lui son manteau et reprit entre ses jambes le petit brasero grillagé sur lequel s'allongèrent à nouveau ses mains grelottantes. Une dernière fois, en sortant, je me retournai vers lui; il s'était remis à fixer le ciel.

Le lendemain je regagnai le continent, sur cette impression enfin trouvée de sentir un peu parler l'âme des hommes, comme j'avais, livres en main, fait parler l'âme des choses. Car si ma défiance avait plus d'une fois percé à travers l'enthousiasme de mes cicerones l'influence probable du bon pourboire, il ne pouvait plus y avoir ici aucun doute sur la sincérité de ce bonhomme épique, qui semblait descendu d'un cadre de Charlet ou de Raffet, et qui n'attendait rien de moi que «de me baiser les mains».

Et revenu depuis à Paris, repris comme tous par le flot dévorant de nos vies, je n'ai jamais resongé sans étonnement au vieil aveugle elbois, qui en est toujours demeuré au temps de Béranger et qui attend paisiblement la mort en rêvant du «Grand Empereur» alors que pour nous les disparus d'un an sont déjà vieux, ceux de vingt ans, entrés dans l'histoire, et ceux d'il y a un siècle à peine, presque aussi lointains que les Césars romains et les Pharaons d'Égypte.

Mars-avril 1902 et mai 1904. Paul Gruyer.

L'ENTRÉE DU GOULET DE PORTO-FERRAIO PAR OÙ SORTIT LA FLOTTILLE IMPÉRIALE, LE 26 FÉVRIER 1815.

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