LE LIT DE Mme MÈRE QU'ELLE S'ÉTAIT FAIT ENVOYER DE PARIS À L'ÎLE D'ELBE.

«Je suis le fils, Monsieur, d'un soldat de Waterloo. Napoléon! mon père l'a connu quand il était roi de l'île d'Elbe. Vive éternellement Napoléon! Je suis fier parce que mon père l'a connu! Il était sergent de sa garde-mobile et il l'accompagnait partout. L'Empereur l'aimait bien, et souvent il lui causait; il causait de même à tous, sans orgueil. Mon père venait de se marier, et l'Empereur lui avait promis, quand mon père aurait un fils, de le tenir dans l'église pour le baptême. Mais je devais naître seulement plus tard, quand l'Empereur n'était plus là. Il était parti un jour, tout à coup, et mon père s'était embarqué avec lui sur son bateau. Mon père disait: «Je l'aurais suivi jusqu'au bout de la terre, et ici tous les autres comme moi, parce qu'il était le grand Empereur!» Il l'a suivi jusqu'à Waterloo. Puis, après, il est revenu ici. Il a fallu qu'il revienne à pied, depuis là-bas, jusqu'à Piombino, sans ressources, à travers toute l'Allemagne, les Alpes et l'Italie. Cela fait plus de 400 lieues! Il me racontait cela quand j'étais petit, comment l'Empereur était habillé, ce qu'il disait, puis comment il a été vaincu. Maintenant, l'Empereur est mort, mon père aussi, et je suis vieux à mon tour, et j'ai oublié beaucoup de ces choses. Mais si l'Empereur revenait, je partirais avec lui, comme a fait mon père. Vive l'Empereur!»

Le vieil aveugle s'était, en parlant, transfiguré; son enfance semblait remonter en lui et tout le brouillard des souvenirs de l'impériale épopée, qu'en le faisant sauter sur ses genoux, lui avait contée son père, revenu à pied de Waterloo, tout balafré par la mitraille de Wellington et tout noirci par la fumée des canons du mont Saint-Jean.

Et c'était pour moi, je l'avoue, un des plus curieux sentiments qu'il fût possible d'éprouver que de me voir mêlé là soudain à cette page d'histoire, si connue par les livres, déjà si lointaine de nous en idée, de me trouver en face d'elle encore vivante, de la toucher du doigt en quelque sorte. Je me retrouvais, avec ce vieux qui s'en illuminait tout entier, devant cette même fascination légendaire que l'homme au petit chapeau exerçait sur tous ceux qui l'approchaient, et qui lui ralliait tous les cœurs, en dépit d'eux. Et je comprenais par cet exemple comment les hommes et les peuples se grisent de gloire et de paroles, et, se livrant à ceux qui savent les prendre, se précipitent à leur suite, comme moutons à l'abattoir, vers la folle tuerie des batailles. Moi-même, dont toutes les idées cependant allaient à l'encontre, j'en étais remué malgré moi.

LE VIEIL AVEUGLE SOLDANI, FILS D'UN SOLDAT DE WATERLOO, CHAUFFAIT, À UN PETIT BRASERO DE TERRE JAUNE, SES MAINS OSSEUSES.

Le vieil aveugle s'était rassis, comme épuisé; des larmes roulaient dans ses yeux morts. Je m'étais rapproché de lui, et j'aurais voulu qu'il parlât davantage, lui faire préciser quelqu'une de ses ressouvenances. L'abbé lui transmit mon désir, et alors il se mit à rire:

«C'était un malin l'Empereur! et il n'était pas facile de le tromper. Il y avait dans une rue proche de la nôtre, je me souviens, car mon père me l'a raconté bien souvent, une petite vieille nommée Battini. Elle habitait une chambre au rez-de-chaussée, où elle travaillait toute la journée avec son métier à tisser. On la voyait sans cesse, par sa fenêtre, faire aller et venir le battant de bois et les fils. L'Empereur, quand il passait dans cette rue, ne manquait jamais de la regarder. Un jour, il s'était arrêté pour lui causer; il était très généreux l'Empereur, et il avait toujours dans son gilet des pièces d'or pour donner aux pauvres gens. Alors il s'était avancé avec tous ses généraux, et il lui avait dit: «Bonne femme, combien gagnez-vous par jour?» La petite vieille (elle se doutait bien de son dessein) avait voulu se faire plus pauvre qu'elle n'était, afin d'avoir une plus grosse aumône. Elle avait pris un air contrit, et lui avait répondu: «Hélas! Majesté, quatre ou cinq sous par jour!» Elle mentait, la Battini! car elle en gagnait bien davantage. Mais l'Empereur savait le prix des choses! Il fronça le sourcil: «Si peu que cela, vraiment! Voilà qui prouve que vous ne travaillez guère.» Il lui tourna le dos, et plus jamais il ne l'avait regardée. Elle n'eut rien du tout. C'était bien fait. Personne ne pouvait tromper l'Empereur.»

Puis le vieux s'agita à nouveau sur son siège et dit quelques mots à l'abbé, qui alla vers un secrétaire placé au fond de la chambre, et en rapporta un coffret qu'il lui remit.