ÉVENTAIL DE PAULINE BORGHÈSE, EN IVOIRE SCULPTÉ, ENVOYÉ EN SOUVENIR D'ELLE À LA SIGNORA TRADITI, FEMME DU MAIRE DE PORTO-FERRAIO.
Au premier étage d'une maison à l'escalier de pierre et dont les fenêtres étroites donnaient sur l'admirable baie aux flots bleus et aux tartanes vertes où je devais me rembarquer le lendemain, dans une grande pièce nue et carrelée, il y avait en effet un vieil aveugle. Il était assis sur un canapé de style Empire, en acajou paillé, et dans les rosaces duquel des cygnes sculptés enchâssaient des lyres. Encore un débris contemporain du passé, et réfugié là.
«Signor mon padre, monsieur mon père», me dit l'abbé.
Le vieux bonhomme n'avait pas paru nous avoir entendus, car il était également à peu près sourd. Enveloppé dans un manteau jeté sur ses épaules et dont les manches pendaient, il chauffait ses mains osseuses à un petit pot de terre jaune, où quelques braises allumées se consumaient sous la cendre, et que recouvrait un grillage de fil de fer, afin qu'il ne s'y brûlât pas. Cette sorte de brasero, tout primitif, était posé devant lui, sur un escabeau, et il l'enserrait de ses jambes glacées par l'âge. Ses yeux blancs, levés, regardaient le plafond, le ciel sans doute, car pour l'aveugle, il n'y a rien entre soi et sa pensée.
L'abbé lui toucha l'épaule, et lui dit très fort, dans l'oreille: «Le Signor francese!»
Alors je le vis se lever lentement (c'était rapidement pour sa faiblesse) et ses bras se remuer vers moi dans le vide. J'allai vers lui, je lui pris la main, et il demanda: «Est-ce lui?» Sur la réponse affirmative qui lui fut faite, il m'enserra tout à coup d'une vive étreinte, et je l'entendis qui se répétait en lui-même: «Français! L'Empereur! Mon père! Waterloo!» Puis il se mit à parler avec volubilité: