C'est en effet dans les familles qu'il convient de rechercher à l'île d'Elbe ce qui a pu y demeurer de souvenirs impériaux. J'ai réussi, pour ma part, à en retrouver un certain nombre dont l'authenticité n'est pas douteuse. La signora Traditi, petite-fille du maire Traditi qui reçut l'Empereur à l'île d'Elbe et y fut un de ses chambellans, conserve toujours et m'a montré les clefs de la ville, que son grand-père présenta au nouveau souverain, sur un plat d'argent, le jour de son débarquement. Elle possède également quelques meubles provenant du palais impérial, une miniature de l'Empereur, en habit vert de chasseur de la garde, et un bel éventail en ivoire sculpté, avec des peintures de style chinois, que lui adressa de Rome la princesse Pauline, après son départ de l'île d'Elbe, en même temps qu'un collier de perles avec un camée, des boucles d'oreilles et deux bagues. La lettre d'envoi de Pauline accompagnant ces souvenirs «à la bonne Madame Traditi» y est jointe. Elle m'a montré également la lettre que le grand-maréchal Bertrand écrivit de Paris, le 24 mars, au maire Traditi, pour lui annoncer les derniers événements qui avaient eu lieu en France, le retour de Sa Majesté aux Tuileries, et lui faire part du don que l'Empereur faisait à la ville de Porto-Ferraio de son portrait en pied placé dans la salle de la Maison commune (ce portrait a disparu et a été remplacé par celui qui s'y trouve actuellement et qui a été donné par le prince Demidoff).

Le signor Squarci, dont le grand-oncle était, en 1814, médecin à l'hôpital de Porto-Ferraio, possède l'original d'un ordre de l'Empereur commandant au comte Drouot de former une nouvelle compagnie de canonniers pris dans les chevau-légers polonais, les mamelucks et les chasseurs. L'ordre est du 2 juillet et signé de l'Empereur; il porte, en annotation: «Ce 4 juillet, fait le rapport demandé.» Le signor Squarci a dans sa cave deux ou trois douzaines de bouteilles vides de la cave impériale, et sa fille se plaît encore à revêtir la robe de satin blanc que son aïeule portait aux fêtes des Mulini. Signor Bigeschi, aujourd'hui syndic de Porto-Ferraio, et dont l'arrière-grand-père fut membre de la junte gouvernementale de l'île d'Elbe instituée par l'Empereur lorsqu'il partit, garde dans ses papiers le passeport donné par le pape à Madame Mère, se rendant à l'île d'Elbe avec sa suite sous le nom de Madame De Pont.

LA SIGNORINA SQUARCI DANS LA ROBE DE SATIN BLANC QUE SON AÏEULE PORTAIT À LA COUR DES MULINI.

Grâce à la cristallisation de la vie dans cette petite île, toutes ces pièces, tous ces objets ne sont jamais sortis des familles qui les détiennent. Ce sont eux (nous allons encore en retrouver d'autres) qui pourraient reformer ce nouveau musée de San Martino et ramener à Elbe les visiteurs étrangers; c'est là que Signor del Buono doit puiser. Le rideau du théâtre, qui représente le roi de l'île d'Elbe sous la figure d'Apollon et qui résiste, depuis un siècle, au service de toutes les troupes de passage, mais s'éraille chaque jour de plus en plus, est pareillement une pièce historique, dont le transport s'impose dans la vaste galerie Demidoff.

Avant mon départ de Porto-Ferraio, l'excellent abbé Soldani, que je trouvais chaque jour prêt à se mettre à mon service et qui avait voulu m'inscrire membre d'honneur de la Confrérie des Pénitents Blancs, sans obligation toutefois de rentrer à Paris avec une cagoule, avait également tenu à m'emmener avec lui, un matin, dans l'église de l'Insigne Archiconfrérie du Très-Saint-Sacrement, dont il était prêtre, et à m'en ouvrir la sacristie aux armoires luisantes, aux murs silencieux imprégnés d'encens.

Là il me sortit d'abord d'un tiroir un cadre ovale, en bois doré, de moyenne grandeur, et qui contenait une Pieta, c'est-à-dire la Vierge-Mère tenant sur ses genoux le cadavre de son Fils descendu de la croix. Ce tableau était suspendu à San Martino, en guise de crucifix, à la tête du lit de l'Empereur, et c'est devant lui qu'il ne manquait jamais, soir et matin, de s'agenouiller, dans cette vague croyance qu'une prière profonde à ce Dieu, dont il lui semblait se rapprocher plus qu'un autre, pouvait faire fléchir peut-être en sa faveur les arrêts du destin. Et pourtant sa mère à lui, qu'en priant devant ce tableau il enveloppait dans la même superstitieuse adoration, ne devait seulement pas, comme celle du Christ, le tenir mort sur son giron! Cette relique était venue ici directement, décrochée du mur de San Martino, lors de la vente générale faite dans l'île par le grand-duc de Toscane après Waterloo, et c'était un zélé confrère qui l'avait achetée de ses deniers, pour l'offrir à son église où l'Empereur était venu, le 29 mai 1814, entendre la messe de San Christino.

Puis l'abbé Soldani tira d'une des armoires un paquet d'étoffes soupoudrées de camphre et soigneusement enveloppées. C'étaient de riches broderies de soie, ornées de guirlandes de fleurs en étoffe rapportée, aux couleurs chatoyantes et un peu jaunies, qui avaient pris cette infinie douceur des vieilles choses. Elles devaient provenir de la razzia de Piombino et servaient de couvre-pieds, de rideaux et de baldaquin au lit impérial, dans la chambre des Mulini. Ces broderies avaient été acquises à la même vente publique, et l'étoffe du couvre-pieds taillée, puis recousue sans que l'on touchât au dessin, de façon à pouvoir en recouvrir le trône épiscopal de l'évêque d'Ajaccio, lorsqu'il venait officier à Elbe.

Après quoi l'abbé m'avait demandé la permission de me conduire à son père «qui, disait-il dans son amusant jargon français, meilleur encore que mon italien, était aveugle, et désirait me voir». Je le suivis.