PONT DE CORDES SUR LE DJHILAM, PRÈS DE GARHI.—DESSIN DE MASSIAS, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Que le touriste s'en fie au khitmatgar pour trouver, chaque jour, à la même place, sous sa main, à table, près de son lit ou dans les poches de la tente, tous les objets dont il a coutume de se servir. À toute heure, le cri de «Koï hai!» qui équivaut au «Holà, quelqu'un!» de nos pères, trouvera celui-ci prêt à répondre, empressé et ingénieux, et portant sur l'épaule la serviette qui est comme l'insigne de sa charge. Veillez seulement à ce qu'il en change souvent! C'est avec elle qu'il essuie l'assiette qu'il vous apporte; avec elle qu'il époussette, à l'occasion, vos vêtements et vos chaussures; avec elle qu'au matin, en faisant votre lit, quand vous avez campé trop près d'un village, il chasse à petits coups bienveillants les puces, à demi asphyxiées par la poudre de pyrèthre dont il eut soin la veille de saupoudrer vos draps; c'est avec elle encore qu'il fouaille les coolies qui tardent à dresser les tentes et à disposer le camp; car il s'improvise chef de caravane, et les bons Kachmiris que houspillait le mien,—un freluquet qu'ils auraient écrasé d'une chiquenaude,—ne manquaient jamais de lui donner respectueusement du «Sirdar!»... ni plus ni moins que le titre que portait lord Kitchener de Khartoum quand il commandait l'armée anglo-égyptienne! Il se piquait d'ailleurs d'être de bonne famille, mais des malheurs domestiques avaient contrarié son éducation; aussi ne prétendait-il pas au titre de poète comme le khitmatgar d'un de mes amis, qui charmait ses loisirs à composer des vers persans. Du moins il était fidèle; à la différence d'autres qui ont, tous les quinze jours, à enterrer la même belle-mère, il ne m'a jamais demandé qu'une demi-journée de congé. C'était à Lahore, pour se marier! Et comme, généreusement, je lui offrais la journée tout entière, il protesta qu'il tenait à être de retour à temps pour me servir mon déjeuner.
Quant au khansama, sans doute, il volera un peu son maître; c'est le métier qui veut ça. En revanche, on peut être assuré de trouver partout, même en pleine djangle, et par quelque temps qu'il fasse, le repas prêt à l'heure et cuit à point. Par la pluie ou le vent, au coin d'un bois, sur un feu qui flambe entre deux pierres, dans des circonstances où le meilleur maître-queux européen ne songerait qu'à rendre son tablier, ces cuisiniers indiens réalisent couramment et d'impeccable façon le menu classique: potage, entrée, légumes, rôti, entremets. Lorsque le mien vint, le premier jour de son entrée en charge, me demander dans son jargon anglo-indien comment je désirais le rôti: Half-paka, three quarters paka ya bahout paka, «mi-cuit, aux trois quarts cuit ou très cuit», je connus que je possédais un virtuose doué du sentiment des nuances. Je dois dire qu'il les réalisait imperturbablement, et à la broche; car je lui avais, une fois pour toutes, inculqué l'idée que mes principes s'opposaient à ce que les rôtis se fissent à la casserole; et je le vois encore, à telle étape, sous l'ondée, abritant d'une main avec un parapluie, et tournant mélancoliquement de l'autre devant la braise le poulet du soir. En pareilles matières, n'invoquez jamais votre goût ni votre estomac; ils n'en ont cure. Parlez vaguement de rites ou simplement de coutume (dastour) que vous tenez à observer: vous serez sûr d'être obéi, et ils vous en estimeront davantage d'avoir ce qu'ils ne manqueront pas de prendre pour des pratiques religieuses, dans le genre des leurs. Quelques plats à la mode de France vinrent ainsi, au nom du french dastour, remplacer fort avantageusement les éternelles «côtelettes de poulet» (sic) et les fades légumes à l'anglaise. Grâce moitié à de laborieuses explications, moitié à des démonstrations pratiques, ces recettes furent assimilées par le cuisinier avec une telle maestria que, quand je le congédiai au bout de la saison, il ne parlait de rien moins, fort de sa science accrue, que de se faire engager chez un lieutenant-gouverneur.
Au Kachmir, le touriste renforcera encore sa maison de deux ou trois autres domestiques à 8 ou 10 roupies par mois. Il lui faudra d'abord un bhichti (porteur d'eau) qui cumulera sans doute les fonctions de masalchi (laveur de vaisselle). Les familles un peu nombreuses traînent même à leur suite un dhobi (blanchisseur) particulier attaché à leur service. Enfin il y aura encore le «balayeur»,—celui que Jacquemond appelait le grand-maître de la garde-robe,—homme de si basse caste, qu'il soigne les chiens et mange pêle-mêle les restes de votre table; inutile d'ajouter qu'il est au ban de la société. Et quand, arrivant fatigué à l'étape, vous aurez vu le cuisinier réclamer au bhichti de l'eau qu'il fera chauffer sur du bois ramassé par le balayeur pour vous préparer selon les rites une simple tasse de thé, que vous apportera le khitmatgar, vous admirerez,—si du moins vous n'êtes pas à bout de patience,—cette élégante division du travail.
Lahore, en avril, est encore plein de roses. Mais si le voyageur veut s'assurer que la chaleur de l'Inde n'est pas «un mythe solaire», comme le proclament souvent les touristes d'hiver, qu'il s'attarde seulement jusqu'en mai et attende le premier «orage de poussière», après 117° ou 120° Fahrenheit (48° centigrade) à l'ombre; tout comme jadis les compagnons d'Alexandre, il déclarera que l'expérience est suffisante et insistera pour se retirer sans demander son reste. Le départ pour les montagnes ne lui semblera que plus doux. Il sera déjà temps pour lui de s'approvisionner de glace pour faire sans encombre les neuf heures d'express qui le séparent de Rawal-Pindi. Il passera sans s'arrêter devant l'amorce des routes que suivirent Bernier et Jacquemond par le Pir-Pantsal ou Pantch. Le Kachmir a maintenant sa voie carrossable, passant par Mari (orth. anglaise: Murree). On parle même d'y pousser un chemin de fer électrique; mais alors ce sera l'invasion des hordes de l'agence Cook et la fin du «paradis des Indes». Hâtez-vous pendant qu'il en est temps encore!
LES «KARÉVAS» OU PLATEAUX ALLUVIAUX FORMÉS PAR LES ÉROSIONS DU DJHILAM. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
L'express de Calcutta arrive à deux heures du matin à Rawal-Pindi, un des grands «cantonnements» ou stations militaires du Pendjâb. Il sera bon d'avoir d'avance écrit à l'indispensable Dhanjibhoy, l'entrepreneur de transports, dont les voitures roulent sur toutes les routes de l'Inde du Nord, pour retenir une tonga. C'est un petit chariot à deux roues, fort bas et médiocrement suspendu, recouvert d'une épaisse bâche blanche, qui est la chaise de poste du pays; il y a place pour trois personnes, plus le cocher, et les menus bagages. Les malles et caisses viennent d'ordinaire en ekkas, voitures indigènes fort ingénieusement construites, qu'on peut louer de Rawal-Pindi à Srînagar pour 35 ou 40 francs, et qui, attelées au même poney indigène, accomplissent le voyage en quatre ou cinq jours. On les fait d'ordinaire accompagner, pour plus de sûreté, par l'un des domestiques.
Sitôt les bagages chargés à la gare, on part, sous les étoiles du ciel immuablement pur, à travers les rues de Rawal-Pindi, au risque d'écraser les dormeurs rangés sur des tcharpaïs (lits indigènes) devant leur porte. Les premiers milles sont rapidement franchis le long de la route plate; mais bientôt la silhouette des montagnes sur lesquelles meurt l'étoile du matin, apparaît dans des blancheurs d'aurore. Avec délices on respire la fraîcheur retrouvée. On monte et les relais se font plus courts. La route longe le lit d'un torrent bordé de lauriers roses, puis devient de plus en plus montante et pittoresque. Les pentes se couvrent de sapins; des églantiers s'y accrochent, les revêtant jusqu'à la cime de leurs touffes blanches et parfumées. Les ravins sont pleins de fougères et de fraisiers en fleurs. La route monte de plus belle. Aux derniers relais le saïce (palefrenier), qui d'ordinaire se tient à l'arrière sur le marchepied, passe à l'avant de la tonga, et, assis sur le brancard de gauche, aide le cocher à fouetter ses deux chevaux. On fait ainsi plus de 60 kilomètres en six heures, en même temps qu'on monte à 2000 mètres de hauteur.