«EKKAS» ET «TONGAS» SUR LA ROUTE DU KACHMIR: VUE PRISE AU RELAIS DE RAMPOUR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.

Mari, la station d'été à la mode du Pendjâb, éparpille sur plusieurs crêtes ses églises, ses hôtels, ses magasins européens, ses cottages entourés de verdure et ses jolies promenades remplies d'amazones et de cavaliers. Au sud, la vue s'étend sur l'immense plaine couleur de khaki, au nord sur les hautes cimes neigeuses qui semblent barrer la route de Kachmir. On se sent renaître dans cet air pur et frais, descendu de l'Himalaya, l'éternel «séjour des neiges», alors que, la veille encore, on étouffait sous le vent artificiel des pankas.

Cependant, après avoir tant monté, il faut redescendre,—bien entendu sans frein,—à mi-côte des pentes boisées, le long de précipices dont ne vous séparent que quelques quartiers de roc échelonnés au bord de la route. À chaque relais, pas un cheval qui ne plonge et se cabre au moment de démarrer; puis ils trottent de façon tout à fait paisible comme si, après avoir protesté pour la forme, ils se résignaient à leur sort. Un seul cheval suffit dans la descente. Tous d'ailleurs, au fort de la saison, sont maigres et écorchés à faire pitié. Pourtant au deuxième relais après Mari, on nous amena par hasard un cheval en bon état, gras, le poil luisant, la peau intacte. Il ne fallut pas moins de quatre saïces pour l'atteler, après quoi il ne répondit aux coups de fouet que par des ruades folles. Comme le cocher insistait, il usa de son grand moyen; reculant soudain, il alla violemment jeter la voiture contre les pierres qui bordaient la route du côté de la vallée. À vingt pas plus loin, rien n'aurait empêché la dégringolade, et on nous aurait ramassés avec armes et bagages à 500 mètres plus bas. Les gens du village et les conducteurs d'une caravane au repos regardaient, avec intérêt, se préparer l'accident. Nous avons immédiatement réclamé un autre cheval: c'est tout ce que demandait le premier; et tandis qu'on amenait un de ses compagnons, moins ingénieux ou plus bonasse, le vicieux animal, aussitôt dételé, remontait tout seul reprendre à l'écurie sa place accoutumée et son repas interrompu.

Cependant, à force de descendre, la route atteint enfin le creux de la vallée du Djhilam ou Vitastâ. Elle suit jusqu'au pont de Kohala le bord de la blanchâtre et puissante rivière, grossie d'eau de neige. Changée en furieux torrent, elle écume et gronde, affolée de remous et de rapides dans son lit de rochers, elle si calme au Kachmir! Des bois flottés, membres épars des beaux cèdres déodars des montagnes, y tournoient, entraînés aux plaines du Pendjâb. Les ruines de l'ancien pont suspendu, remplacé par un pont de pierre, racontent les fantasques sursauts des inondations. De l'autre côté de ce pont, nous sommes dans les États du mahârâdja de Djammou et Kachmir; à preuve que, de ce côté du Djhilam, on donne une roupie de péage aux fonctionnaires anglais et, de l'autre côté, une roupie ½ aux gens du mahârâdja pour le droit de route et le droit de pâturage des bêtes de somme. Quant aux droits de douane, ils ne sont pas faits pour les sahebs ou «seigneurs», entendez les Européens.

La route continue, désormais, le long de la rive gauche du Djhilam, pour ne plus la quitter: bonne route quand elle est en état, et dont un de nos chemins vicinaux de France peut donner une idée assez juste. Elle court en corniche, un peu au-dessus du fleuve écumant et furieux, dans l'étroite vallée où le soleil oublié se fait de nouveau sentir. À chaque pas, il lui faut traverser d'innombrables nallas ou vallées latérales. Ce sont, en général, de délicieux ravins où, du haut des montagnes, l'eau dévale en cascades, quelquefois même en puissants torrents, et qui, tous, vaudraient une visite. Chacun d'eux a son pont, d'ordinaire emporté à chaque brusque fonte des neiges et reconstruit avec une inlassable patience par les ingénieurs de l'État. De temps à autre, on rencontre un de ces glissements de terrain qui, au début de la saison, rendent fréquemment la route infranchissable. On déblaye juste la place de la voiture, le reste des éboulis est jeté au Djhilam. Presque au milieu de mai, nous avons trouvé de nombreux coolies encore occupés à réparer la route; mais il suffit qu'il en reste un soupçon pour que la tonga continue à passer à toute volée. Un cahot vous jette dans la crevasse béante, un autre vous en retire; le cocher vous prévient d'un mot bref: «Khabardar! Prenez garde»! Et tout est dit.

LE VIEUX FORT SIKH ET LES GORGES DU DJHILAM À OURI.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.