Nous avons, le premier jour, fait ainsi 90 kilomètres avec bien des khabardars à la clef. Ce sont naturellement les passages les plus périlleux que choisit le cocher pour lâcher les rênes et souffler dans sa trompette. Les accidents sont, d'ailleurs, extrêmement rares, et on finit par goûter ces galopades éperdues sur des ponts sans parapets et ces brusques tournants pris à toute volée. Toutefois, les gens nerveux feront bien de s'absorber, aux tournants surtout, dans la contemplation de la paroi droite de la route, pour ne point voir le Djhilam, où le moindre écart les précipiterait, et où les grands sapins, emportés comme des fétus de paille, leur prédisent assez leur sort. Cette paroi a d'ailleurs son intérêt; faite, le plus souvent, de cailloux roulés de nuances diverses, grès et porphyres, veinés et polis comme nos galets de l'Océan, elle a été sûrement tranchée dans un ancien lit du fleuve. Parfois même des tunnels sont percés au travers, et l'on ne passe pas sans quelque appréhension sous ces blocs suspendus, à peine cimentés dans leur gangue de terre.
SHÊR-GARHI OU LA «MAISON DU LION», PALAIS DU MAHÂRÂDJA À SRÎNAGAR.—PHOTOGRAPHIE BOURNE ET SHEPHERD, À CALCUTTA.
Tous les 20 kilomètres, ou à peu près, si le désir vous prend de vous arrêter, un bangalow (hind. bângla) est prêt à vous recevoir. Quelques-uns, notamment à Domel, Garhi et Ouri, sont suffisamment approvisionnés. Vous n'y risquez pas de voir se répéter l'anecdote classique du bangalow de l'Inde, dont le dernier poulet,—suprême ressource,—vient toujours de s'enfuir dans la djangle à votre arrivée «par respect pour Votre Honneur!» Ici, le khansama vous sert immanquablement le déjeuner ou le dîner à l'anglaise, et fournit en plus, aux amateurs, du «Kachmir Barsac» ou du «Kachmir Médoc» fabriqué à Srînagar. Quant aux chambres, elles sont assez propres, mais sommairement meublées.
L'ENTRÉE DU TCHINAR-BÂGH, OU BOIS-DES-PLATANES, AU-DESSUS DE SRÎNAGAR; AU PREMIER PLAN UNE «DOUNGA», AU FOND LE SOMMET DU TAKHT-I-SOULEIMAN.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.
La vallée, un peu fermée d'abord après Kohala, s'élargit bientôt au confluent de la Kichen-ganga, près de Domel. En même temps, on cesse brusquement de courir du sud au nord pour tourner au sud-est. Une des curiosités de l'étape de Garhi est son pont de cordes. Imaginez des deux côtés de la rivière, large d'environ 80 mètres, deux solides montants renforcés par une poutre transversale et maintenus par d'énormes tas de gros galets. D'une rive à l'autre, deux cordes, faites de lanières de cuir légèrement tordues, les relient deux à deux; ce sont les rampes. Aux poutres transversales se suspend une autre corde de cuir; c'est le chemin. Les trois cordes sont maintenues en position par des fourches de bois en forme de V, placées à environ 3 mètres les unes des autres. Sur cet appareil instable, les Kachmiris se promènent portant d'énormes faix d'herbe ou un pot au lait placés en équilibre sur leur tête; il est vrai que ceux qui possèdent des chaussures les passent à leur ceinture avant d'y monter, ce qui leur permet de se servir de leurs pieds à la façon des singes. D'ailleurs, il y a un passeur qui, pour deux annas, charge sur son dos les gens sujets au vertige ou effrayés par les rapides qui roulent à grand fracas sous ce chemin de clown. Ce passeur est une manière d'Hercule qui porte un homme comme une plume; il a soin, préalablement, de s'attacher sur le dos son client au moyen d'une large écharpe dont il se noue solidement les bouts sur la poitrine, gardant ainsi toute sa liberté de mouvements. Un autre pont semblable, mais moins long, se voit encore près d'Ouri, au-dessous du vieux fort Sikh, dont les murailles de briques et de pisé semblent placées là comme un décor dans le paysage.