Maintenant que vous avez fait une première connaissance avec les Kachmiris, êtes-vous curieux de savoir qui les gouverne? Regardez en aval, puis en amont. Là, tout près, sur la rive gauche, cet entassement d'horribles bâtisses est le Shêr-Garhi, comme on appelle le palais du mahârâdja; là-bas en amont, sur la rive droite, vous distinguez entre les peupliers et les platanes la place de l'élégante villa du résident anglais. Du résident ou du mahârâdja, lequel est le vrai roi de Kachmir? Les petits enfants même le savent et les vieillards ne s'y trompent pas. Un brahmane centenaire, nous disant tous les sarkars (gouvernements) qu'il avait vu passer dans sa vie, énumérait les Afghans Douranis, les Sikhs de Randjit-Singh, les Râdjpoutes Dogras de Goulâb-Singh... et les Anglais de la reine. Il est presque dommage, pour la beauté du fait, qu'il n'ait pas aussi vu les Russes.
LE QUAI DE LA RÉSIDENCE; AU FOND, LE SOMMET DU TAKHT-I-SOULEIMAN.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DEHLI.
C'est le Kachmir des Sikhs qu'a visité Jacquemond en 1831 et dont la vice-royauté lui fut, dit-on, offerte. Ne craignez pas que votre modestie soit mise à pareille épreuve: cet heureux temps n'est plus! Sur sa route, à l'aller et au retour, notre compatriote avait eu l'occasion de rencontrer un Râdjpoute du clan des Dogras que la faveur de Randjit-Singh avait fait râdja de Djammou. Déjà Goulâb-Singh—c'était le nom de ce condottiere—convoitait le Kachmir. Tant que vit le vieux «lion» ou, comme l'appelle encore Jacquemond, le vieux «renard» du Pendjâb, nous le voyons rôder alentour sans y pénétrer; l'un après l'autre, il conquiert les pays limitrophes, le Kichtwar, le Ladâkh, le Skardo. Randjit-Singh mort, il sait habilement ménager sa fortune entre les Sikhs et les Anglais. Enfin par un traité en date du 16 mars 1846, le Gouvernement britannique «transfère et cède, au mahârâdja Goulâb-Singh et aux héritiers mâles de son corps, toute la contrée accidentée ou montagneuse située à l'est de l'Indus et à l'ouest de la Ravi...» En échange, le nouveau mahârâdja payait la somme de 75 lakhs de roupies (un lakh vaut 100 000) et s'engageait à offrir un tribut annuel de chevaux, de chèvres et de châles. On dit que ceux-ci sont encore livrés et que la défunte reine-impératrice en faisait des cadeaux de noces qui n'avaient rien de ruineux. Ce traité était pour Goulâb-Singh un coup de maître. On assure qu'en quelques années, il retrouva, dans le revenu de la Vallée, la somme qu'il avait payée pour l'acquérir. Jamais on n'ôtera de la tête des Kachmiris l'idée que, pour obtenir tant d'avantages, il devait avoir fait croire aux Anglais que tout le pays à lui cédé n'était que montagnes et collines stériles, et la rédaction même du traité le donne assez à penser. En fait, leur but était de séparer Goulâb-Singh de la cause des Sikhs et de s'en faire un allié contre eux; trois ans plus tard, quand, en 1849, ils eurent définitivement annexé le Pendjâb, ils se trouvèrent avoir constitué sur leur flanc un royaume presque indépendant et, qui plus est, confinant aux territoires chinois et russes. C'est l'erreur de cette politique à courte vue qu'ils s'occupent aujourd'hui de réparer au nom des intérêts impériaux de la défense de l'Inde; et voilà sous quel prétexte ils reprennent pour rien ce qu'ils n'ont d'ailleurs pas vendu bien cher.
LA PORTE DU KACHMIR ET LA SORTIE DU DJHILAM À BARAMOULA.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.
Mais assez causé politique. Occupons-nous de vous assurer le vivre et le couvert. Vous les trouverez pour quelques jours à l'hôtel que le progrès ou le malheur des temps vient de faire établir à Srînagar et dont l'inauguration de la route carrossable avait d'ailleurs rendu l'ouverture nécessaire. Mais on ne vient pas au Kachmir pour vivre à l'hôtel,—autant alors aller en Suisse,—et du reste vous ne connaîtrez rien du pays ni de son charme qu'à condition d'avoir une installation indépendante et ambulante et de mener (ou de vous imaginer mener) dans ce magnifique décor de «Haute-Asie» la vie errante de nos hypothétiques ancêtres aryens. C'est là encore une fois, conscient ou non, tout le secret de l'attrait subtil et prenant de la saison kachmirie. C'est l'évasion hors des ridicules et perpétuelles entraves de notre société, où tout est devenu matière à contravention, depuis l'acte de prendre du bois à la forêt jusqu'à celui de puiser de l'eau à l'océan; c'est la réalisation de ce qui reste, depuis l'Eden, la vocation et le rêve de l'homme, la royauté au sein d'une nature amie; c'est enfin la satisfaction de ce puissant et obscur instinct de vagabondage qui fait qu'au fond de tout civilisé un nomade sommeille. La marque, et peut-être aussi la rançon de ce retour (oh! combien mitigé, d'aucuns diraient perfectionné) aux mœurs de l'humanité primitive, c'est l'importance énorme et insoupçonnée dans le cadre artificiel de nos villes, que prend soudain le double problème de l'abri et du ravitaillement.
Quelques renseignements seront peut-être encore ici les bienvenus. Vous pourrez vous procurer à Srînagar, dans les boutiques des inévitables Parsis, toutes les conserves européennes; mais vous ferez mieux pendant votre séjour de vous approvisionner, comme fait d'ailleurs le reste de la flottante colonie étrangère, aux marchés voisins du pont de l'Amira-Kadal. Bien entendu vous n'y trouverez de bœuf «ni pour amour ni pour argent», au grand scandale des Anglais, qui se dédommagent en consommant force boîtes de corned beef. L'interdiction est maintenue en vigueur par la dynastie hindoue régnante et le meurtre d'une vache, jadis puni de mort, coûterait encore à un indigène une quinzaine d'années de prison, et, à un Européen, l'expulsion du royaume. En dehors de cette viande prohibée, parce que trop sacrée, et de celle de porc que votre cuisinier musulman se résignera malaisément à préparer, parce que trop impure, votre table pourra être abondamment servie: mouton excellent, succulentes volailles, légumes, œufs et beurre frais, rien ne manque au «bazar». Ne vous étonnez pas si votre cuisinier rapporte du marché les victuailles enveloppées dans de l'écorce de bouleau: c'est l'ancien papier du pays, comme en témoignent les vieux manuscrits, et l'on continue à s'en servir pour maint usage domestique. Voulez-vous enfin un aperçu des prix, qui, d'ailleurs, ont tendance à monter en raison de l'affluence des touristes? Un quartier de mouton, 30 sous de notre monnaie; un poulet, de 6 à 10; une livre de beurre ou une douzaine d'œufs, 4; et le reste à l'avenant. Encore rencontre-t-on des gens qui se plaignent de la cherté des vivres et vantent le bon temps où, pour la roupie, on avait le mouton tout entier.