LE TEMPLE DE PANYECH. À GAUCHE, UN BRAHMANE; À DROITE, UN MUSULMAN. PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.

Plus haut se présente le confluent de la Vitastâ et de la Veshau, non moins sacré, aux yeux des Hindous du pays, que celui de la Vitastâ et du Sindh. Au-dessus, surplombe un karéva, sorte de plateau alluvial bizarrement découpé en bastion par les eaux; c'est au sommet que Kaçyapa aurait médité mille ans, avant de dessécher la Vallée. On pourrait, d'ailleurs, lui reprocher de n'avoir fait sa besogne qu'à moitié. Quand, dès le début de la saison des pluies, quelque gros orage vient déverser jusqu'au Kachmir ses trombes d'eau, au moment de la fonte des neiges, la Vallée, brusquement submergée, se trouve, faute d'une issue suffisamment large, en passe de redevenir un lac. Les inondations de juillet 1893 furent désastreuses, celles de juillet 1903 ne le furent pas moins, et l'on estime qu'un sixième des récoltes a été détruit d'un coup: sans doute les nâgas avaient faim, et le temps était venu pour eux de prélever leur dîme périodique.

Au pied du karéva de Tsakadar, dans un étang aujourd'hui desséché, se localiserait, de toute antiquité, une des plus curieuses légendes du Kachmir. En ce temps-là, un nâga habitait encore l'étang, et des arbres se miraient dans son eau limpide; un jeune brahmane, en voyage, vint un jour y chercher l'ombre et la fraîcheur. Comme il s'apprêtait à entamer ses provisions de route, il aperçut tout à coup devant lui une jeune fille si belle, qu'à voir sa «figure de lune», il en oublia de manger. Son trouble et sa confusion augmentèrent, quand il vit que la belle enfant se contentait, pour tout potage, de racines de lotus. Ému d'un tendre sentiment, il l'invita à partager son riz, lui apporta à boire dans une coupe de feuilles, puis, tout en l'éventant, la pria de lui conter son histoire et de lui expliquer comment, avec de si beaux yeux, elle faisait si maigre chère. Sans plus de cérémonie, la nâgî,—car c'en était une,—lui répondit que la plus belle fille du monde ne peut manger que ce qu'elle a; quant à la raison de sa pauvreté, qu'il en référât à son père; il le trouverait à la mêla du village voisin,—en Bretagne on eût dit: au pardon,—et le reconnaîtrait aisément, dans la foule, à son chignon tout ruisselant d'eau. C'est ce qui arriva: le nâga confie au jeune brahmane que les temps sont durs, et qu'il est réduit à la plus grande disette; car ces souterraines divinités ont besoin de grain tout comme les hommes, et les orages sont leur façon de moissonner les récoltes à leur profit. Or les champs du voisinage étaient gardés par un ascète si consciencieux, qu'aucun épi nouveau n'approchait jamais de sa bouche; et tant qu'il n'en mangeait pas, il était impossible aux nâgas d'y toucher. C'était pour lui et les siens le supplice de Tantale. L'amoureux brahmane n'a de cesse qu'il n'ait obligé le père d'une si jolie fille. Il s'avise du stratagème fort simple de mêler quelques grains de riz nouveau à la bouillie de l'ascète, quand celui-ci avait le dos tourné. À peine le vieillard en a-t-il porté une boulette à sa bouche, que, dans un tourbillon de grêle, le nâga emporte toute la moisson; reconnaissant, il donne sa fille en mariage au brahmane. Les deux époux vivaient heureux, mais leur bonheur fut de courte durée. Un jour que la nâgî était sur sa terrasse, elle aperçut un cheval détaché de l'écurie, et qui mangeait à même un tas de riz que l'on avait mis à sécher dans la cour. Elle appelle pour qu'on le chasse, puis, comme aucun serviteur ne répond, elle y court elle-même, accompagnée du son argentin de ses bracelets, et le cheval emporte sur sa croupe l'empreinte dorée de la belle main qui l'avait frappé. Ce fut l'origine de tout le mal. Cette vue exaspéra les passions du roi du pays. Il essaya d'abord, vainement, de séduire la jeune femme. Puis il prétendit l'obtenir de son mari, mais le pandit n'était pas du tout «Régence» et n'apprécia pas l'honneur que le roi voulait faire à sa maison. Enfin quand, de guerre lasse, celui-ci envoie ses soldats pour enlever la nâgî par la force, le brahmane appelle son beau-père à son secours. Le nâga sort tout en furie de son étang, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, brûle, pêle-mêle, le roi, la ville et tous ses habitants. Après quoi, dégoûté du monde, et non sans quelque remords de son accès de vivacité, il se retira dans la solitude, sur la route d'Amarnâth, où il est encore.

Non loin de là, sur la rive gauche, le gros bourg de Vidjabroer (le Bij-Bihara des cartes anglaises), possède un temple hindou moderne, bâti par Goulâb-Singh, et où se conservent de curieuses idoles, et une jolie ziarat musulmane à triple toit. À chaque pas, d'ailleurs, on y rencontre des vestiges d'antiquités, et son pittoresque bazar fourmille d'anciennes monnaies de cuivre. On campe de l'autre côté du pont, sous des platanes séculaires, non loin de la maison où le mahârâdja se repose un jour ou deux, quand il vient à Srînagar. Nous y avons eu la visite d'un vieux fakir musulman, qu'on ne manquerait pas, en pays civilisé, de coffrer comme vagabond. Les domestiques s'en sont emparés et lui ont servi un repas copieux: une effroyable quantité de riz, des tchapatis (sortes d'épaisses galettes qui tiennent lieu de pain) et du fromage frais, largement saupoudré de sucre, de quoi rassasier trois hommes; puis ils lui ont présenté un houka. Pendant que notre cuisinier, très dévot musulman, le couvait avec des yeux attendris de jeune mère pour son nouveau-né, l'affreux bonhomme fumait béatement, ne lâchant le tube que pour vociférer quelque anathème à l'adresse de l'humanité qui l'engraisse et le couvre, pendant qu'il lézarde au soleil, en grattant sa vermine à deux mains. Au physique, il n'a rien du fakir tel qu'on l'imagine et qu'il est ordinairement. Énorme, chauve, sous ses sourcils en broussailles ses petits yeux clignotants toisent insolemment ceux qui l'examinent; son nez camus et sa longue barbe frisée lui font une tête de vieux faune. Quand le mahârâdja passe à Vidjabroer, il ne manque jamais de le faire demander; mais le vieux fakir, dédaigneux des honneurs, se dérobe et reste introuvable. Aussi ne vous dirai-je pas son nom: j'ai oublié de le demander, l'ayant aussitôt baptisé Diogène.

Mais déjà la rivière s'étrécit entre ses rives bordées de chanvre; bientôt elle se fait moins profonde et le courant plus dur. C'est le moment pour les bateliers d'invoquer leur saint patron Dast Guir, tout en poussant la perche ou en tirant la cordelle. À un certain moment, ils sont obligés de marcher dans l'eau, les uns tirant, les autres poussant le bateau, qu'enfin ils amènent devant le terrain de campement, à Islamabâd; efforts d'autant plus méritoires, qu'arrivés là, il ne reste plus qu'à les congédier.

Tandis qu'on dresse les tentes, les chefs de famille apportent le cahier de certificats de l'équipage. Il en est de curieux; nous relevons notamment, au passage, celui d'un gentleman qui déclare quitter le bateau avec indignation «parce qu'il ne peut supporter plus longtemps la vue de la jolie sœur du batelier, faisant un travail de cheval.» Mais il ne suffit pas de les lire, nous dûmes aussi collaborer à cette bizarre collection d'autographes. Après quoi il fallait voir les salâms, les protestations et l'air de dévotion comique avec lequel ils portaient à leurs fronts les roupies données comme bakchich, et bien méritées, d'ailleurs, par deux mois de bons et loyaux services.

(À suivre.) Mme F. Michel.

TEMPLE HINDOU MODERNE À VIDJABROER.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.