Islamabâd, ou, comme l'appellent les Hindous, Anantnâg, est à peu près situé au confluent des quatre rivières non navigables, Sandran, Bringh, Arpat et Lidar, branches de l'éventail dont le manche est la Vitastâ. La vallée de chacun de ces ruisseaux ou plutôt de ces torrents rivalise de pittoresque avec sa voisine. Que leur charme agreste ne date pas d'hier, c'est ce que prouvent les villas d'été qu'y avaient bâties les empereurs mogols, et dont les restes subsistent toujours. Jehan-Guir, surtout, s'y complaisait en compagnie de la belle Nour-Mahal, dont le souvenir, à la fois idyllique et tragique, flotte encore sous l'ombre des platanes plantés par elle. Et vraiment, quiconque a visité tous les recoins du pays comprend ce que Bernier nous dit de cet empereur: «qu'il en était devenu tellement amoureux qu'il ne le pouvait quitter et qu'il disait quelquefois qu'il aimerait mieux perdre tout son royaume que de perdre Cachemire.»
Islamabâd est le point de départ obligé pour toutes ces excursions qu'il faut bien faire sous la tente, puisque presque nulle part il n'y a de bungalows. C'est en même temps le point de chargement pour tous les produits des villages, qui descendent vers Srînagar. Le grand verger, qui sert de campement, est très animé, ainsi que la berge bordée d'une nombreuse flottille. Mais, la nuit, les aboiements des chiens, les hurlements des chacals et les braiements des petits ânes de charge empêchent tout sommeil. Aussi, je me contente d'une rapide visite aux sources sacrées et au bazar de la ville. Ou y trouve des étoffes brodées nommées gabas, de toutes teintes et de toutes tailles, depuis les plus petits tapis de table jusqu'aux rideaux et portières de plusieurs mètres. Très bon marché et très décoratives, ces broderies rappellent le dessin des anciens châles. On y fabrique aussi de jolis rouets de parade, peints et argentés, qui sont donnés en cadeau de noces aux fiancées kachmiries.
Nous plions bagage dès le surlendemain. Au matin, les tentes sont abattues et tout le fourniment gît pêle-mêle sur l'herbe. Le tub fraternise avec le garde-manger, la broche du khansama fait commerce d'amitié avec le sac à ombrelles, la literie voisine avec les casseroles: c'est un vrai déballage de bohémiens au bord d'un grand chemin. Aussi bien allons-nous vivre de la même vie nomade que, sages, ils ont su garder du temps de nos préhistoriques ancêtres. La grosse affaire est de répartir tout cela en paquets d'un poids sensiblement égal, d'environ 80 livres. Le bandobast se fait,—entendez que tout se débrouille,—comme par enchantement. La toile des tentes se roule autour des bâtons, le lit démontable s'emballe dans sa sangle, la literie se met à l'abri de la poussière ou de l'humidité dans des draps caoutchoutés. Vaisselle, batterie de cuisine, provisions de toutes sortes s'arriment dans le ventre rebondi ou allongé des kiltas, paniers d'osier recouverts de cuir, légers, solides, imperméables, qu'on fabrique tout exprès dans le pays. Les chaises de camp s'entassent sur les tables également pliantes. Au total, vingt charges: il nous faudra donc vingt hommes ou dix poneys pour transporter après nous dans la djangle tout l'essentiel de la civilisation. Le chiffre est modeste si l'on songe qu'au grand Mogol, en déplacement, il fallait trente mille porteurs!
TEMPLE RUINÉ, À KHOTAIR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Le curieux n'est pas qu'il en faille, mais qu'on en trouve. Non seulement le Kachmir est comme un grand parc mis à la disposition du visiteur et où il peut dresser sa tente à volonté, mais lui plaît-il d'aller plus loin, il n'a qu'à dire. Au matin, il trouve, assis près des tentes, des braves gens du plus proche village qui ont laissé pour son service leurs maisons et leurs champs. Avec leurs 80 livres sur le dos, ils iront où il lui plaira de les conduire. Les prix sont fixés: pour l'étape d'environ 20 kilomètres, 4 annas; pour la mi-étape, 2 annas, c'est-à-dire 40 ou 20 centimes de notre monnaie. Sur un bon conseil qui me fut donné, j'avais emporté à leur intention quantité de petites pièces d'argent de 2 et 4 annas. Je faisais ranger les coolies et veillais à ce que chacun reçût bien son compte. Grâce à ce système, je n'eus jamais de difficulté pour trouver des porteurs. C'était plaisir de voir le sourire que chacun d'eux, tour à tour, faisait à sa piécette, tandis que les derniers de la file touchaient du coin de l'œil et se grattaient la tête dans leur inquiétude qu'il n'en restât pas jusqu'à eux.
C'est à Atchibal, notre première étape, que je me donne pour la première fois cette comédie. Du pied de la colline, font éruption trois sources, qui sont aussitôt trois ruisseaux; pour en mieux jouir, les empereurs mogols avaient creusé des bassins et bâti des terrasses surmontées de pavillons de plaisance. Tout cela est à présent bien délabré. Pourtant, les trois cascades jouent encore, et c'est près d'elles qu'est installé notre campement, à l'ombre des platanes séculaires, entre quatre ruisseaux qui entretiennent une délicieuse fraîcheur.
C'est encore à Atchibal que j'apprends la première et dernière histoire de vol dont j'aie entendu parler au Kachmir. En ce bienheureux pays, la sécurité est parfaite, dans tous les cas plus grande qu'en France, où je ne me vois pas bien dormant en pleine campagne sous un simple abri de toile. Pourtant, fait inouï, on a tenté la nuit dernière de dérober une malle dans un camp établi de l'autre côte du village. Un pareil attentat contre la propriété des Sahebs réclamait une éclatante vengeance; deux inspecteurs de police sont aussitôt accourus d'Islamabâd. Nous apprenons ce matin qu'ils ont passé la nuit à bâtonner successivement tous les gens du hameau afin de leur faire avouer plus vite le crime qu'ils ne peuvent pourtant pas tous avoir commis. Ce sont là, paraît-il, les procédés ordinaires de la police; on ne saurait trop s'élever contre eux. Le lambardâr (maire du village) vient en pleurant me prier d'intervenir. J'y consens: allons demander un peu à ces policiers ce qu'ils croient que le résident penserait de ces moyens d'enquête.... Mais j'ai mal compris le discours du bonhomme; ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Les villageois ne se plaignent pas le moins du monde d'avoir été battus. Qui serait assez bête pour avouer un vol autrement que sous le bâton? Mais voilà qu'on veut à présent leur extorquer un cautionnement de 100 roupies qu'ils sont sûrs de ne jamais revoir. C'est contre cela qu'ils protestent. Ils veulent bien être battus, mais ils ne veulent pas payer pour l'avoir été! Tant de philosophie de la part des intéressés a jeté une douche sur mon bel accès d'indignation et je laisse villageois et policiers s'arranger en famille.