NÂGA OU SOURCE SACRÉE DE KHOTAIR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Après les sources d'Atchibal, ce qu'il faut voir dans le fond sud-est du Kachmir, ce sont celles de Koukar-Nâg et de Ver-Nâg. Des routes directes y conduisent d'Islamabâd. Mais il vaut mieux, à notre avis, prendre le chemin des écoliers et aller faire le grand tour par la vallée de Nauboug. Pour commencer, nous contournons, à l'est, les collines d'Atchibal et faisons un premier crochet pour rendre visite au nâga et aux ruines de Kothair. Les pierres des vieux temples sont toutes rongées par le temps, mais le bassin circulaire de la source est toujours merveilleux de limpidité; on dirait d'un morceau de ciel tombé dans un creux de colline.

Nous reprenons le sentier qui escalade à présent un petit rameau montagneux, fort exposé au soleil, entre deux vallées. Du haut du col, on voit, en avant, s'ouvrir les vallons tributaires de la Bringh. Les gens pressés pourraient, en poussant tout droit, gagner Koukar-Nâg par Sôp et ses mines de fer. Nous tournons au contraire, à gauche, pour installer le camp à l'ombre des peupliers de Karpour. Plus hauts encore que ceux de Srînagar, ils forment, au centre d'un petit cirque de montagnes, un bouquet d'arbres magnifiques. Quelques-uns tombent de vieillesse. L'un d'eux s'est abattu en travers du sentier: impossible de remuer une semblable masse. On a trouvé plus court de creuser un passage au milieu de l'énorme tronc.

Le lendemain, une autre passe nous mène dans la vallée de Nauboug. À celle-ci, on ne peut reprocher que d'être trop jolie. On dirait d'un parc bien entretenu. Une claire rivière serpente sur des galets polis entre des rizières d'un vert incomparable. Au-dessus, les champs de maïs s'étendent jusqu'aux vergers, qui ne finissent eux-mêmes qu'à la lisière des sapins. Mais, dans les creux exposés au nord, de grandes coulées de neige subsistent, et de ci, de là, s'ouvrent des échappées sur les hautes cimes, qui mêlent dans le bleu du ciel la blancheur de leurs glaces éternelles à celle des nuages d'été.

Le meilleur campement est à Laram, au-dessus du village, sous des noyers. Il y faisait si délicieusement frais qu'en plein mois de juillet je trouvais plaisir, chaque soir, à me chauffer. C'est un des meilleurs souvenirs de mon voyage que ces soirées passées devant le feu du campement, où parfois flambait tout un sapin; car le bois ne manque pas. Rien d'ailleurs ne nous fait défaut de ce qui est nécessaire au ravitaillement: lait, beurre, œufs, poulets, prennent spontanément le chemin du camp. Le miel est délectable. Enfin, ces bons Kachmiris ont eu l'ingénieuse prévenance de semer de véritables champs de petits pois et de faire grimper un peu partout des haricots autour des tiges de maïs. Seulement, on a quelque peine à leur faire comprendre qu'on désire les manger verts; leur idée est qu'on attende qu'ils soient paka (cuits), c'est-à-dire mûrs. Plus lard, dans la vallée du Lidar, à mesure que nous gagnions une altitude plus haute, nous devions en trouver, très tard dans la saison, qui n'étaient pas encore secs. Cette découverte fut une joie si pure que je décidai immédiatement d'en faire part à mes contemporains et de composer dès mon retour un Traité sur l'existence des légumes verts dans la djangle kachmirie; ainsi me vint la première idée d'écrire les notes que vous lisez.

En quittant Laram, comme je chemine au petit matin par le sentier humide, brusquement s'impose à moi, absurde et délicieuse, une impression de sol natal. Est-ce le pittoresque rétrécissement de la fraîche vallée et la vue de cette ferme paisible au milieu de ses vergers de pommiers remplis de gui? Est-ce le joyeux tic-tac que ce petit moulin mêle à l'allègre rumeur du ruisseau qu'il enjambe, ou le grisant parfum de miel qui monte de ce champ de blé noir en fleurs? Sans doute, c'est un peu tout cela qui fait que je me crois, comme par enchantement, transportée en Basse-Bretagne; et j'éprouve cette joie qui est peut-être la meilleure récompense du voyageur,—qui est aussi assurément la meilleure condamnation du voyage,—de goûter après tant d'inutiles courses la secrète douceur des paysages familiers.

À quelques milles plus loin, on atteint les bords de la Bringh: la rivière coule très encaissée dans un lit étroit et creusé dans le roc vif, ce qui donne à ses eaux une teinte particulière d'opale bleutée. Au-delà du pont qui la franchit, on rejoint la route qui mène du Kitchwar en Kachmir. Il est rare qu'on n'y rencontre pas quelques Kichtwaris en voyage avec leur passe-montagne, leur court justaucorps et leurs inexpressibles pyndjamas, dont le fond, sillonné de mille plis, est tout un poème. Sur le chemin tout droit et ensoleillé, les arbres des villages font des haltes d'ombre où le repos semble d'autant plus doux. Comme nous approchons de l'un d'eux, j'entends un chant bizarre. C'était une sorte de mélopée qui montait, montait toujours, de plus en plus déchirante, pour finir par des sanglots. Information prise, c'était le chant de deuil d'une mère dont le fils était mort trois jours avant. Assise devant sa maison, près de son rouet délaissé, elle exaltait, dans une improvisation dolente, la beauté et les qualités du disparu. Chaque matin, jusqu'à la prochaine quinzaine obscure, elle devait, dès l'aube, manifester à nouveau sa douleur, jusqu'au moment où une autre femme, parente ou voisine, venait en silence poser sa main sur la bouche de la vocératrice, et lui faisait ainsi comprendre qu'elle s'était assez lamentée pour ce jour-là.