VER-NÂG: LE BUNGALOW AU-DESSUS DE LA SOURCE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Nous plantons les tentes près de Vangam, dans un verger d'abricotiers, pour visiter, à une petite heure de là, sur la gauche, dans un de ces charmants vallons dont le pays abonde, la source intermittente de Soundbrâr. En juillet, ce n'est plus qu'une sorte d'entonnoir bordé de pierres brutes; mais en avril et mai, la source bouillonne et coule, dit-on, trois fois par jour. À cette époque, les pèlerins viennent en foule se baigner dans cette eau supposée sacrée. Rangés en silence tout autour, ils attendent sa venue, mais si, à son apparition, quelque sot crie: «La voilà!», l'onde, offensée, immédiatement se retire; du moins on me l'affirme avec un grand sérieux. Au temps de Bernier, «cette merveille du Cachemire» était déjà célèbre. Il la visita et en tenta une explication fondée, vu l'activité de la source au printemps, sur la fonte des neiges environnantes. Au lieu d'une cause physique, les Kachmiris assignent à cette intermittence une raison psychologique bien plus profonde. La déesse (car, naturellement, la source est fée) s'est dit: «En cet âge de fer, si je suis ici toute l'année, personne ne fera attention à moi. Je ne manifesterai donc ma présence que deux mois par an; on ne m'en rendra que plus d'hommages....» Et le calcul s'est trouvé juste.

TEMPLE RUSTIQUE DE VOUTANAR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

De Vangam, il n'y a qu'une courte étape jusqu'à Koukar-Nâg. Mais ici les mots me manquent pour décrire le charme de ce féerique séjour. Que vous dirai-je? Du pied d'une colline, couverte de pivoines arborescentes, jaillissent une dizaine de sources qui forment, limpide et fraîche, une petite rivière; aux bords, les mousses, les fougères, les myosotis, les reines des prés, se mêlent aux massifs de boules-de-neige et de rhododendrons. Au-dessus, des jasmins, des clématites, des rosiers grimpent aux arbres et retombent en berceaux.... Je sais bien qu'ailleurs il y a de toutes ces choses; mais nulle part, comme là, tout cela ne murmure, ne fleurit, ne parfume et n'enchante. Par instants sous la feuillée, ondule un éclair blanc à tête bleue, qui est un oiseau de paradis, au nom digne des lieux qu'il habite.... Du moins, ai-je cru y retrouver comme un vestige de l'antique Éden!

Par intervalles seulement nous arrivent les bruits du monde. Un vieillard déguenillé, traînant son cheval par le licou, s'est arrêté près des tentes des domestiques et a conté la nouvelle du jour. Le mahârâdja est arrivé ce matin dans la Vallée; pour ses débuts, il a fait bâtonner le tahsildar (le sous-préfet) de Ver-Nâg. La raison: il n'y avait pas une provision d'herbe suffisante pour ses chevaux. Justement, je rencontre en me promenant deux jeunes garçons paisiblement assis à l'ombre, à côté d'un grand faix d'herbe: ils me font penser aux porteurs de marée de Vatel.

Environ trois lieues nous séparent de la résidence du pauvre sous-préfet, qui, dit-on, aurait même laissé dans l'algarade une partie de sa barbe; et depuis il ne se montrait plus. Il suffit de traverser le petit massif qui sépare la vallée de la Bringh de celle de la Sandran. Par ce matin de juillet, nous passons près du petit temple rustique de Voutanâr. Du sentier, des chants nasillards s'entendaient entre les arbres; c'était le brahmane du lieu qui faisait sa poudjâ. Il était accroupi devant une noire statue de Vichnou à trois têtes, dont une de sanglier. Il l'avait déjà baignée, drapée dans un châle et couronnée de fleurs. Autour de lui gisait l'ordinaire attirail du culte: la conque, pour chasser les mauvais esprits, la clochette, pour réveiller l'attention du dieu, la lampe pour l'éclairer, le chasse-mouches pour l'éventer et les cymbales pour lui faire de la musique. Infatigablement, le vieux prêtre psalmodiait ses hymnes.... Qui donc disait que tous les dieux étaient morts?

Du haut du raidillon qui monte derrière Voutanâr, la vue est un vrai coup de théâtre. À nos pieds, au fond de la vallée étroite et semée de bouquets d'arbres qui marquent les villages, le lit rocailleux de la Sandran court encadré de rizières et bordé de tamaris en fleurs. Dans un groupe de peupliers hauts comme des mâts de navire, on aperçoit le large bassin octogonal de Ver-Nâg. Par derrière, se dresse la formidable muraille du Banihal et les croupes boisées des contreforts qui en descendent. Le mince ruban qui les coupe est la route de Djammou, réservée au mahârâdja. Nous nous heurtons à la barrière méridionale du Kachmir.

Au-dessus des arcades mogoles en alcôve, dont Jehan-Guir entoura la merveilleuse source de Ver-nâg, se dressent, sur trois côtés, des pavillons, ouverts à tous les vents, qui servent de bungalows. La belle Nour-Mahal y résida peut-être; en tous cas, c'est délice de s'y installer entre le bassin bleu et la colline verte. Un fouillis de clématites et de lianes, s'accrochant aux sapins, escalade la pente presque à pic. L'azur profond de l'eau est sillonné de poissons par myriades. Le gouffre, de plus de 100 mètres de tour, passe pour insondable; du moins, le pandit l'assure, ce qui ne l'empêche pas d'affirmer, non moins catégoriquement, qu'au fond demeure un vieil anachorète. Voici comment cela s'est su. En ce temps-là, les hommes n'habitaient le Kachmir que pendant les six mois de belle saison; dès l'automne, ils s'empressaient de déguerpir pour céder la place à des démons et des lutins qui, pendant tout l'hiver, régnaient en maîtres dans la vallée. Une fois, les hommes laissèrent derrière eux un vieillard qui n'avait plus la force de suivre leurs migrations périodiques et ne valait pas la peine de son transport. Lutins et démons se firent un souffre-douleurs de l'intrus; mais, en jouant à la balle avec lui, ils le laissèrent choir dans le bassin de Ver-Nâg. Cette maladresse devait leur coûter cher. Au fond de la source, le pauvre vieux trouva un compatissant ascète qui lui fit présent de deux choses: un grimoire pour exorciser les démons et un kangri (la chaufferette kachmirie) pour se défendre du froid. Armé de ces deux dons précieux, le vieillard passa un hiver des plus confortables, et, au printemps de l'année suivante, les hommes eurent la surprise de le retrouver encore vivant. Il leur apprit son secret, et c'est depuis qu'ils résident à demeure dans la vallée.