Par de petits vallons de plus en plus sauvages, nous pénétrons enfin dans le bassin fermé de Rozlou, que dominent les rocs et pics romantiques du sombre Soundrinâr. C'est un fief ou djâgir, jadis concédé par Randjit-Singh. Nous nous installons au village central de Kantchlou (le Kosroe des cartes!), résidence des hobereaux du canton, qui ont droit de basse justice. On nous indique une place de campement sous des noyers, dans ce qui m'a tout l'air d'un cimetière; mais en campagne, on n'y regarde pas de si près. Les tentes sont à peine dressées qu'arrivent les présents diplomatiques: des fruits, des légumes, du miel. Que peut-on bien désirer en échange? Pas grand'chose; un peu de ce produit de la civilisation qui a nom en français poudre de pyrèthre et, dans le jargon anglo-indien des domestiques, piçou-powder. On a beau être un seigneur féodal, on n'en est pas moins réveillé par ses puces.
Le village était plein d'allées et de venues. Informations prises, il s'agissait d'un mariage, et les maîtres de céans font obligeamment les honneurs du défilé. La mariée passa la première, portée dans une litière hermétiquement close; puis vinrent les musiciens, tambourinant avec rage ou soufflant, avec force contorsions, dans des espèces de hautbois. Leur cacophonie me fait excuser l'air ahuri du fiancé, un garçon de douze ans, vêtu d'oripeaux rouge et or et coiffé d'un turban argenté, surmonté de l'habituelle aigrette de plumes de héron. Juché sur un cheval, il reconduit ainsi en pompe la jeune épousée chez ses parents, en attendant qu'ils soient d'âge tous deux à se mettre vraiment en ménage.
AUTEL DU TEMPLE DE VOUTANAR ET ACCESSOIRES DU CULTE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Ici encore, que de légendes locales! Je m'amuse à les recueillir par l'intermédiaire du pandit. C'est d'abord les hautes cimes voisines, encore zébrées de neige, que l'on dit hantées de Yoginis, moitié fées et moitié sorcières; malheur à qui s'égare dans leur retraite enchantée: il y laisse au moins sa raison. On nous conte, entre autres, un tour de leur métier, dont on dirait que Rudyard Kipling s'est inspiré dans son «Livre de la djangle». Un beau jour,—il y avait deux ans en 1896,—un Goudjar, en faisant paître son troupeau dans une prairie alpestre, trouva, assis sur un rocher, un garçon de quinze ans, muet et nu. Il l'emmena à la ziarat de Valtongou où, depuis trois mois, on le nourrissait aux dépens de la charité des fidèles, quand un homme de Shahabâd, venu en pèlerinage, reconnut son fils qui était perdu depuis douze ans. Nul doute qu'il n'eût été dérobé et nourri depuis ce temps à l'état sauvage par les Yoginis de la montagne. C'est encore à Valtongou que réside, pendant les six mois d'été, un nâga qui est censé passer l'hiver dans l'Inde. Enfin, avant de quitter la vallée, nous visitons le célèbre et fatidique nâga de Rozlou où, parfois, l'on entend, la nuit, se battre à grand fracas des troncs d'arbres morts! Quelque calamité menace-t-elle le pays, il trace sur la boue desséchée de son lit des signes prophétiques: une épée annonce la guerre, un van prévoit la famine, mais pour la mahâmarî, la grande tueuse (le choléra), c'est en traits de sang qu'est prédite sa venue.
NOCE MUSULMANE, À ROZLOU: LES MUSICIENS ET LE FIANCÉ.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
De Kantchlou à l'entrée de la vallée du Lidar, il faut, pour retraverser le Kachmir dans sa largeur, compter trois bonnes étapes et franchir quatre rivières. Je passe la première, le Vithavatour, sur de grosses pierres; arrivée au bord de la seconde, la Sandran, je ne suis pas peu surprise de trouver son lit complètement à sec; comme je demande où est l'eau, un Kachmiri fait un geste vague: elle est en train de vaquer à l'irrigation des champs. Quant à la Bringh, elle est si bien chez elle, qu'il me faut me résigner à emprunter le dos d'un coolie pour la traverser. Je rencontre au gué une femme battue et pas contente, qui s'en allait se plaindre à la police d'Islamabâd, tenant précieusement dans sa main, comme pièces à conviction, les trois dents qu'une de ses voisines lui avait cassées. Tout ceci nous ramène de Lokabhavan, notre première halte, à la seconde, près des frais ombrages d'Atchibal, où nous retrouvons le gros de nos bagages.