Mais, en somme, il faut bien que tout le monde vive, et ces pauvres gens ont aussi leurs qualités. Ainsi, mon soi-disant aumônier hindou me fut très précieux: il fit toutes mes commissions, se chargea de veiller au ravitaillement et à la réparation du mobilier du camp pendant mon séjour à Bhavan, et m'indiqua le meilleur four du village où faire cuire la pâtisserie. Enfin, ils éprouvent le besoin de mettre leur conscience en repos en rendant à la divinité une partie de ce qu'ils ont pris aux fidèles. Avec le mois intercalaire, leur saison venait de finir. Le 28 juillet 1896, ils se cotisèrent pour célébrer, en manière d'action de grâces, une sorte de sacrifice pique-nique. Sous un beau platane, au bord de la rivière, on avait établi un petit bûcher carré; et tout le jour on jeta dans les flammes des fleurs, des fruits, du beurre fondu ou ghî, du miel, du riz, du maïs, sans compter du sucre candi et autres douceurs du même genre. Au pied de l'arbre, les chanteurs de textes sacrés ne se taisaient point, et toujours revenait le «Svaha» monotone accompagnant le geste machinal de l'officiant. S'il faut tout dire, je contribuai aussi de mon obole au sacrifice; mais, en retour, je fus autorisée de la meilleure grâce du monde à en prendre des instantanés: l'un d'eux vient de passer sous les yeux du lecteur.
LA ZIARAT DE ZAÏN-OUD-DIN, À EICHMAKAM.—PHOTOGRAPHIE BOURNE ET SHEPHERD, À CALCUTTA.
À propos de pourohitas, j'ai été, à Bhavan, témoin d'une petite comédie assez amusante. J'ai dit que j'avais engagé les services d'un pandit de Srînagar. Un jour qu'il prenait le frais près des tentes, à l'ombre des beaux platanes, nonchalamment pelotonné au creux de son siège favori,—une vieille chaise de bord transformée en chaise de camp,—accourt un brahmane de l'endroit qui jette son turban à ses pieds. Il n'est pas de façon plus solennelle de faire appel à la charité de quelqu'un, ni de se mettre sous sa protection, corps et âme. Or c'est de l'âme que souffrait le pauvre homme. Voici son histoire telle que le pandit me la conta. Ce brahmane, un peu sot, avait une femme très jolie et un méchant voisin; celui-ci lui prit celle-là. Les personnes soucieuses de sauver l'honneur de la corporation prétendirent qu'il l'avait enivrée dans du lait, sur le chemin, un jour qu'elle se rendait chez son père; puis, la jetant dans un bateau, il l'avait emmenée jusqu'à Srînagar, où il la garda quelque temps. Un beau matin, la panditânî reparut au village, et son mari, bonnement, la reprit chez lui. Jusqu'ici l'aventure est banale. Le plaisant de l'affaire, c'est que le voisin étant musulman, la femme avait perdu sa caste en sa compagnie, et que le pauvre brahmane «tomba» à son tour de la sienne pour avoir accueilli au pigeonnier le retour de la voyageuse. Aucun de ses collègues ne voulait plus s'asseoir à sa table, ni rien accepter de sa main. Ses malheurs domestiques se compliquaient d'excommunication majeure. Il y avait bien de quoi faire rouler son turban dans la poussière. «Toi, disait-il, tu es un pandit de la ville; sage et savant, tu connais les textes sacrés; fixe ma pénitence et sois mon arbitre. Je ferai tout ce que tu auras décidé.» Ces flatteries allèrent, sans doute, au cœur du pandit, qui aussitôt mit sa plus belle robe pour aller conférer de l'autre côté du ruisseau avec les pourohitas réunis en assemblée plénière. Puis il passa tout le reste du jour à élaborer,—en sanscrit, s'il vous plaît,—son arrêt de justice, en y joignant tous les considérants appropriés. Il ne manqua pas, avec les explications nécessaires, de m'en donner la primeur, tant il semblait ravi de la sagesse de sa sentence. La femme était condamnée à observer le vœu de pruajâpati. C'est une sorte de neuvaine. Les trois premiers jours, on ne doit manger qu'une fois le soir, les trois suivants seulement le matin, et, les trois derniers, rien autre que ce que l'on reçoit en don. En somme, on n'en meurt pas; mais il paraît qu'il est écrit qu'il ne faut imposer aux femmes, aux enfants et aux vieillards que des pénitences légères. Pour le mari, le pandit fut sans pitié. Il était d'autant moins disposé à le ménager qu'il tenait pour certain que son cas ne pouvait être que celui d'un imbécile ou d'un méchant homme; en quoi il exagérait. Toujours est-il que le pauvre brahmane en avait pour trois jours à ne cesser de répéter sans manger ni dormir, le nom béni de «Râm! Râm!». Après quoi, purifié par l'énonciation continue des divines syllabes et l'absorption des cinq produits de la vache (lait, petit-lait, beurre fondu et deux autres sur lesquels il est préférable de ne pas insister), il ne lui restait plus qu'à s'endetter, pour offrir à tous ses collègues brahmaniques un grand banquet auquel on lui ferait l'honneur de prendre part. Il en advint comme l'oracle de la grande ville l'avait décidé dans sa sagesse; et c'est ainsi que le pandit de village dut faire pénitence pour les péchés de sa panditânî.
À cinq lieues au-dessus de Bhavan, faisant face à la grande vallée, Eichmakam (le séjour des délices) étage au flanc de la colline ses maisons dominées par les vieilles murailles de sa ziarat. On dirait un village d'Ombrie; la ziarat, avec sa loggia italienne, ajoute encore à la ressemblance, que sa flèche de pagode n'arrive pas à détruire. C'est le sanctuaire de Zaïn-oud-din, l'un des disciples du grand saint national du Kachmir, Nour-oud-din. Il est tenu en grande vénération, surtout par les bateliers, qui y conduisent leurs enfants quand le moment est venu de couper leur première mèche de cheveux. Ils amènent, en même temps, volailles et béliers, qu'ils tuent et mangent sur place. On assure que plus de deux cents personnes vivent ainsi des offrandes des fidèles. Le mode de répartition est des plus simples: chacun des moullas, à tour de rôle, encaisse la recette du jour.
La ziarat domine les noyers sous lesquels on campe. On prend pour y monter l'unique rue, mi-raidillon, mi-casse-cou, bordée d'échoppes capricieusement alignées. En haut de ce bazar de village, un escalier conduit à la porte où quelques vieux moullas s'agitent à votre arrivée, pendant que le frère portier, assis près du gong qu'il frappe pour sonner les heures, tend la main tout comme un sacristain italien. Deux des côtés de la cour rectangulaire sont occupés par la galerie (j'allais dire le cloître), les deux autres par des constructions et l'entrée du sanctuaire. C'est une toute petite grotte taillée en plein roc, à peine assez grande pour contenir cinq ou six personnes. Le moulla, dont c'était le jour de recette, était accroupi près d'une sorte de grande cage de bois noir cachée sous une housse de cotonnade peinte et malpropre. C'est le cénotaphe du Saint. Après sa disparition miraculeuse, on a retrouvé, à cette place, sa lance, sa guirlande et son pain.
Avant de les laisser quitter la ziarat, on exhibe aux visiteurs ces reliques et quelques autres; à la longue lance s'est joint un joli arc en fer forgé et articulé; la guirlande est faite d'une dizaine de galets de la grosseur d'un petit œuf, percés au milieu et enfilés à une cordelette; le fameux pain ressemble à un biscuit pétrifié; vient enfin une sandale de bois et jusqu'aux cornes de la chèvre du Saint. Il faut voir avec quelle dévotion prêtres et pèlerins les baisent et s'en frottent les yeux. Je fus encore plus surprise de là pieuse déférence avec laquelle notre brahmane vénère ces reliques d'un saint mahométan. Il gobe visiblement toutes les histoires qu'on lui conte et qu'à mesure il me traduit; aussi bien la plupart empruntent au terroir une saveur beaucoup plus hindoue que musulmane, et il est fâcheux que la place me manque pour les rapporter. Qu'il suffise de dire que ces suppôts de l'islam, dont quelques-uns ont des têtes dignes de Rembrandt, se donnent bénévolement le titre de rishis, emprunté aux plus anciennes traditions de l'Inde. En réalité, pandits ou musulmans du Kachmir sont de la même mouture et bons à remettre pêle-mêle dans le même sac. Quitter Bhavan pour Eichmakam, c'est tomber de brahmanes en moullas.
(À suivre.) Mme F. Michel.