RUINES DE MARTAND: FAÇADE POSTÉRIEURE ET VUE LATÉRALE DU TEMPLE. D'APRÈS DES PHOTOGRAPHIES.
Au village de Martand, peu d'arbres, partant peu d'ombre. Nous songeons à établir notre campement sous un bouquet de sapins, près des ruines, mais l'eau potable manque, à moins de nous contenter de celle de la mare où vont puiser les ménagères, et qui sert d'abreuvoir aux troupeaux. Nous décidons d'aller planter nos tentes à Bhavan, à un mille environ de Martand. Nous y descendons par un chemin étrangement raviné, mais pour trouver bientôt l'un des plus beaux campements du Kachmir.
Bhavan possédait autrefois, comme Atchibal et Ver-nâg, un jardin de plaisance, ainsi qu'en témoignent les restes d'importants travaux. Au pied d'une colline presque nue, l'abondante source forme un premier bassin qui se déverse dans un second plus large, où, sous l'eau opaline, on voit encore des assises de pierre. De là, le nâga, ou même les deux nâgas, à ce que disent les brahmanes, coulaient par trois canaux de granit, celui du milieu faisant cascade. L'eau a aujourd'hui déserté les canaux ruinés, elle s'égare parmi les capillaires en une série de cascatelles et s'échappe par un tunnel qu'elle s'est creusé. C'est là, à la fraîcheur des eaux vives, sous les platanes séculaires formant une voûte haute comme celle d'une cathédrale et laissant passer une lumière tamisée d'un doux vert pâle, qu'est établi notre camp.
Ma première visite fut pour la source où d'innombrables poissons vivent des offrandes des fidèles. Les brahmanes de l'endroit en font autant. Bhavan est, en effet, un grand lieu de pèlerinage. À certaines périodes, les Hindous du Kachmir et même du Pendjâb s'y rendent en grand nombre, pour célébrer des sacrifices funèbres en l'honneur de leurs ancêtres morts. Voici, à ce propos, la légende qui me fut contée: Au commencement des temps, Aditi, femme de Kaçyapa, avait déjà mis au monde douze fils, appelés Adityas, du nom de leur mère, et qui sont douze dieux solaires présidant aux douze mois. Elle pensa qu'il n'y avait rien de bon à attendre d'une treizième grossesse, et elle jeta un dernier œuf dans le lac qui recouvrait alors le Kachmir. Toutefois, cet œuf dédaigné finit par éclore, et il en sortit un pauvre petit avorton de soleil qui reçut le nom de Martand, parce qu'il était né d'un œuf qu'on avait cru mort. Tout malingre qu'il fût, il alla bravement trouver son père et sa mère, et leur dit: «Vous avez donné un mois à chacun de mes frères, j'en veux un pour ma part.» Le cas aurait pu être embarrassant. Mais il faut savoir que les brahmanes se servent à la fois d'un calendrier lunaire et solaire. Or douze mois lunaires ne font que trois cent cinquante-quatre jours, tandis qu'une année solaire en compte trois cent soixante-cinq et quelques heures: il en résulte que tous les deux ans et demi le calendrier lunaire est en retard d'un mois sur le solaire. On compense cette différence en intercalant un mois lunaire complémentaire. C'est ce mois que Martand reçut en apanage: aussi bien n'a-t-il été inventé que pour cela; enfin, ce mois intercalaire est consacré au culte des pitris, des «pères», c'est-à-dire des ancêtres morts. On conçoit que les cérémonies seront infiniment plus méritoires si on les accomplit au lieu même qui fut le berceau du dieu de ce mois.
Il faut voir avec quel empressement, au retour de chaque saison sainte, les deux cents ou deux cent-cinquante brahmanes officiants ou pourohitas de Bhavan vont à la rencontre des pèlerins de l'Inde, munis, si l'on peut dire, de leur «livre des visiteurs». C'est une liste de tous ceux pour qui ils ont déjà officié. Quiconque peut avoir une vague parenté avec l'une des personnes inscrites leur appartient de droit. Ils s'en emparent sur le champ et le pèlerin ne se tirera pas de leurs mains sans y laisser quelques plumes. C'est, pendant tout un mois, une période d'abondance. On prétend que les poissons même du Nâg, trop gavés, refusent les grains de riz et de maïs grillé qu'on leur jette. Mais il ne s'agit pas seulement, pour pourohitas de faire bombance, il leur faut aussi songer à économiser pour l'avenir. Chacun d'eux compte bien mettre de côté quelques centaines de roupies. Étant donné que, sauf cas de disette, deux ou trois roupies par mois suffisent à nourrir un homme, et quatre ou cinq par an à le vêtir confortablement, cela leur permettra d'attendre sans trop d'impatience le prochain pèlerinage. Cette année-là, une pauvre petite veuve de quinze ans avait donné à elle seule, pour le salut de son mari, deux cents roupies: on se montrait le brahmane à qui était échue cette bonne aubaine. Un autre vint m'avertir qu'il était le pourohita en titre des Sahebs et m'invita d'office à m'inscrire sur son livre contre argent comptant. Car il n'est de pires mendiants au monde, et il est curieux d'observer combien les Hindous les méprisent tout en les employant. Pour un brahmane de bonne maison, le nom de pourohita serait une véritable injure.
PLACE DU CAMPEMENT SOUS LES PLATANES, À BHAVAN.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.