PALANQUIN ET PORTEURS.

Des quatre torrents de montagne, qui se réunissent près d'Anantnâg ou Islamabâd pour former la rivière maîtresse du Kachmir, le plus considérable est, sans contredit, celui du Lidar. C'est aussi celui dont la vallée est la plus pittoresque, et réunit le plus d'attractions. Quinze lieues durant, du haut des glaciers originels jusqu'aux plus prochaines rizières, d'abord il dévale en ruisseaux laiteux, sur les pentes nues des sommets, puis rugit de roc en roc, au creux de gorges magnifiquement boisées, pour s'étaler enfin, vif et clair, en maints lits semés de cailloux, à travers la plaine élargie. Si tant d'écume et de bruit venait à sembler monotone, le décor a des figurants variés à souhait. Des centaines de pèlerins, arrivant de tous les coins de l'Inde, remontent à chaque mois d'août le cours entier du torrent, jusque par delà ses sources, avec leur cortège obligé de brahmanes et de coolies kachmiris. Leur route est toute jalonnée de surprenants sanctuaires, les uns construits de main d'homme et les autres simples jeux de la nature, temples ruinés, sources sacrées, rochers divins ou lacs de mystère, et dont chacun a sa légende et sa particulière vertu. C'est ainsi que la vallée du Lidar s'accommode aux goûts de tout le monde; il y a place pour le pécheur à la ligne, pour l'amateur de ruines et de paysages, comme pour le curieux d'humanité. Aussi, n'est-il pas étonnant que le nombre des visiteurs aille croissant chaque année; quelques-uns même, délaissant les plaisirs «sportifs» de Goulmarg, la station d'été officielle, ou reculant devant le long voyage de Sonamarg, s'établissent, pour laisser passer les grandes chaleurs, aux alentours de Palgâm; comme eux, je préférai le paisible «village des bergers» à la «prairie d'or» et même à celle «des roses».

Déjà nous avons visité ensemble toute la partie basse de la vallée, depuis Bhavan, fertile en brahmanes, jusqu'à Eichmakam, riche en moullas. Après ce dernier village, la vallée s'étrangle subitement et désormais la route suit le bord du Lidar. La rivière, elle-même au lieu de former un inextricable réseau de ruisseaux—dans la traverse d'Eichmakam à Sallar, j'en ai compté une quarantaine,—ne coule plus que dans un seul lit, roulant dans ses rapides écumeux d'énormes troncs de déodars et de sapins.

Nous arrivons à Bhatkote sous une belle averse. En attendant que les tentes soient debout, je cherche un abri sous la véranda de la petite mosquée. C'est, comme dans tous les villages, un bâtiment fort misérable et délabré. Le Kachmiri musulman se soucie moins d'Allah que des saints locaux et fréquente les ziarats de préférence aux mosquées. Je ne trouve, comme siège, que le cercueil qui sert à porter en terre tous les morts des environs.

Pendant ce temps, une scène épique se passait sous les beaux noyers du campement. Bhatkote est habité par des maliks, des seigneurs du chemin, sans doute descendants de quelque petit râdja commandant autrefois dans la vallée. Tout musulmans qu'ils soient, il leur reste le privilège de conduire les pèlerins hindous à Amarnâth et d'encaisser le quart des offrandes. Un très vieux «chef», sinon le plus vieux du village, se trouve bientôt aux prises avec le pandit. Celui-ci demandait du riz que celui-là refusait énergiquement, jurant «par sa barbe et par le Coran» qu'il n'y en avait pas un grain dans le village. Le pandit qui, sur ce chapitre, n'entend pas la plaisanterie, menaçait le vieillard de son bâton. La menace n'était pas sérieuse; le bonhomme en fut pourtant si effrayé que, défaillant, il dut s'accroupir au pied d'un arbre pour ne pas tomber, tant il tremblait, cependant que le tchaukidar (garde-champêtre), pour calmer la colère plus feinte que réelle du pandit, lui prenait la barbe à la manière antique en l'appelant «baba-dji» (vénéré père).

Une heure plus tard, le vieux malik, ayant coiffé un beau turban et endossé une robe verte, vint me donner ses salâms et m'offrir tout ce dont nous aurions besoin: volailles, beurre, lait, œufs et légumes,—pour un bon prix, bien entendu. Après quoi, il m'informa qu'il était un très vieil homme et qu'on avait tenté de l'assassiner quand, à l'arrivée, il venait pour me saluer.... J'eus quelque peine à lui faire entendre raison. Comme à Bhatkote on dit définitivement adieu aux éternelles rizières, mes gens désiraient légitimement augmenter, avant d'entrer en montagne, leur provision pourtant déjà considérable de riz. En exhibant les «parvanas»,—les lettres de réquisition dont nous nous étions munis à Srînagar,—ils finirent par en obtenir un peu, mais au prix de 8 sêrs (un sêr est d'environ 800 gr.) à la roupie, ce qui semblait un vol au pandit qui à Bhavan en obtenait seize pour le même prix, et vingt-quatre à Islamabâd.

Après Bhatkote, la «scenery», comme disent les Anglais, devient de plus en plus sauvage; en certains endroits, la Vallée se transforme en une véritable gorge, ne laissant de place qu'au sentier et au torrent.