GANECH-BAL SUR LE LIDAR; LE VILLAGE HINDOU ET LA ROCHE MIRACULEUSE.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Un peu plus haut, elle s'élargit de nouveau, et l'on arrive à Ganech-Bal. Le petit village de ce nom est partagé en deux par la rivière. Sur la rive gauche et sur les premières pentes, trois maisons, dans quelques champs de maïs (makhi) et de blé noir (troumba), forment le village musulman. De l'autre côté, au ras de l'eau, deux maisons pour les pourohitas et quelques baradéris ou pavillons de planches, pour les pèlerins: c'est le village hindou. L'endroit n'en est pas moins célèbre à cause de l'image du dieu auquel il doit son nom. N'allez pas croire qu'il s'agisse d'une statue, mais cherchez avec les yeux de la foi, au milieu des rapides de la rivière, une roche que l'eau courante a vaguement modelée en forme de tête d'éléphant: voilà Ganech!

Au moment du pèlerinage, quelques judicieuses applications de minium, laissant deux taches noires pour figurer les yeux, soulignent heureusement la ressemblance. C'est, en somme, une de ces images svayambhou (c'est-à-dire nées d'elles-mêmes, naturelles) qui sont si fréquentes et si vénérées au Kachmir. D'après les brahmanes, Bout-Shikan, l'iconoclaste, dans sa tournée de destruction, entendit parler de cette image et résolut de la détruire aussi. Il se mit donc en route. À la première halte, la nuit, Ganech lui apparut et lui parla: «Ne va pas plus loin; je te touche les genoux en signe. Et si cela ne te suffit pas, demain matin, regarde le Lidar: il roulera rouge.» Il en fut ainsi; mais l'incrédule dédaigna cet avertissement du ciel; aussi, avant même d'arriver à l'image, périt-il avec toute son escorte sous les aiguillons d'une nuée d'abeilles. Le dixième jour de la quinzaine claire de çrâvan (août), en leur chemin pour Amarnâth, les pèlerins s'y arrêtent. On fait un pont de planches de la rive à l'idole. Les fidèles lui offrent des gâteaux de farine et de miel, puis en donnent aux brahmanes du lieu, et enfin en mangent, s'il en reste.

LE MASSIF DU KOLAHOI ET LA BIFURCATION DE LA VALLÉE DU LIDAR AU-DESSUS DE PALGÂM. VUE PRISE DE GANECH-BAL. PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.

À partir de Ganech-Bal, les emplacements de camp abondent jusqu'à Palgâm. Sur les anciennes berges de la rivière, situées à présent bien au-dessus du lit actuel, les tentes des Sahebs font de nombreuses taches blanches sous les pins bleus et les sapins d'argent,—le kairou et le soungal des Kachmiris, les pinus excelsa, et abies webiana des botanistes. Il va de soi qu'avec un pareil afflux d'Européens, les ressources des hameaux voisins sont vite épuisées. Il faut avoir au moins deux coolies faisant la navette, pour le ravitaillement et la poste entre Islamabâd ou Srînagar et le campement. Qui dira jamais les surprises que ménage le retour de ces commissionnaires improvisés!

Palgâm éparpille ses maisons de bois au pied de l'énorme massif neigeux du Kolahoi, à la bifurcation des deux principales branches du Lidar. C'est la branche de droite que remonte vers le nord-est la route d'Amarnâth. L'époque traditionnelle de la visite de la fameuse grotte est proche, et, le 17 août, nous faisons nos derniers préparatifs pour l'excursion.

Nous commençons par confier au lambardâr le gros de nos bagages, pour n'en garder que tout juste le nécessaire: les tentes et leur mobilier indispensable, la batterie de cuisine, des vivres pour quinze jours et des vêtements chauds. Tout compte fait, il reste encore quinze charges; il nous faut donc quinze porteurs. S'il est facile de trouver des coolies pour vous conduire d'une étape à l'autre, c'est une tout autre affaire quand il s'agit de les garder, une semaine ou deux, loin de leurs villages et de leurs champs. À l'appât d'un bon salaire et d'une indemnité quotidienne de nourriture (rasad), il convient d'ajouter une douce pression officielle pour achever de décider les plus hésitants. Toutes les autorités du village étaient convoquées, ce matin, à cet effet, et discutaient ferme, c'est-à-dire qu'elles criaient toutes ensemble. Enfin, le lambardâr d'Eichmakam, qui est en même temps le «jelladar» de toute la vallée, s'emploie à trouver les quinze coolies qu'il nous faut. Son obligeance n'est pas absolument désintéressée, et ce gros personnage sollicite, comme récompense, des bouteilles et des boîtes de conserves vides. Entre temps, il expédie son dâk ou courrier, un bout de papier plié très étroit, pincé dans la fente d'une baguette, que ses administrés se repassent de main en main, jusqu'à destination: le plus étonnant, c'est que ces lettres arrivent.

Comme la pleine lune approche, nous voyons toute la journée défiler nombre de ces religieux mendiants que l'on appelle sâdhous; s'il s'agissait de musulmans, on les appellerait des fakirs. Les uns sont plus ou moins vêtus de cotonnade orange, les autres affublés de robes semblables à des habits d'arlequin; quelques-uns, presque nus, ont le corps frotté de cendres. Tous sont porteurs d'un bol à aumônes, tantôt en cuivre, tantôt fait d'une noix de coco ou d'une courge. L'un d'eux avait planté le sien en guise de coiffure sur ses cheveux roux, décolorés par la cendre; c'était à peu près tout son vêtement. Outre les sâdhous qui, pour la plupart, viennent de l'Inde, des familles entières de brahmanes montent de Srînagar, hommes, femmes, et même quelques enfants, dont certains encore à la mamelle. Tout ce monde ne dépassera pas Palgâm avant deux jours. À ce moment, le surintendant de police donnera le signal, et un sâdhou, portant la bannière, se mettra en marche vers Amarnâth; tout le monde suivra.