PÈLERINS D'AMARNÂTH: LE SÂDHOU DE PATIALA; PAR DERRIÈRE, DES BRAHMANES, ET À DROITE, DES MUSULMANS DU KACHMIR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
À la vérité, les pourohitas marquent un empressement exagéré et bousculent les pauvres sâdhous pour faire une large place aux Sahebs qui, à défaut de conviction, apportent des roupies. Ils me donnent, en échange, quantité de sucre candi, des amandes, des fleurs, et m'attachent au poignet gauche un bracelet de laine rouge et de soie jaune. Une pauvre vieille femme me demande l'aumône et va immédiatement apporter la piécette d'argent à d'autres brahmanes, en train de sacrifier autour d'un petit feu. Ce soir, on partagera la recette: un quart sera pour les pourohitas de Bhavan, un quart pour ceux de Ganech-Bal, un autre pour les sâdhous qui ont porté l'étendard, et le dernier pour les maliks de Bhatkote. Nous avons entendu plus tard, en repassant par ce village, les doléances du vieux malik: les petits hobereaux n'avaient eu pour leur part que cent roupies. Chaque année, d'ailleurs, ils ne manquent pas de se déclarer lésés, pour la bonne raison que l'accès de la grotte—et par suite, tout contrôle sur les opérations financières qui s'y passent,—est interdit aux musulmans.
Cependant, le darçan fait, tout est fait; il ne reste plus qu'à s'en aller. Alors, c'est une déroute lamentable parmi ces pauvres gens déjà épuisés par huit jours de fatigues et de jeûnes, et que la volonté d'arriver au but ne soutient plus. Tant que le sentier descend la vallée d'Amarnâth, en vue de la caverne, cela va encore, et l'on entend quelques cris enthousiastes. Au bord du torrent, nous voyous deux femmes s'arrêter; par trois fois, elles puisent de l'eau dans le creux de leurs mains et se font boire réciproquement, et par trois fois, elles se donnent l'accolade. C'est un pacte d'amitié qu'elles sont en train de sceller entre elles. Un tel pacte, assure le pandit, prime tout intérêt mondain ou tout lien de famille; c'est à la vie et à la mort. Bientôt, les acclamations s'éteignent, les groupes s'espacent et s'éparpillent. Un des disciples de notre vieille connaissance, le sâdhou de Patiala, mourant, allait rester sur la place, faute de dix annas pour se faire porter. À la première montée, ce ne sont partout que des gens affalés sur les pentes, cramponnés aux touffes d'herbes, haletants, geignants, et ne voulant pas croire que l'ascension puisse jamais finir. De l'autre côté du contrefort, la descente sur les cinq rivières n'est pas plus brillante; beaucoup qui, tout à l'heure, grimpaient en rampant, à quatre pattes, se laissent à présent glisser sur le dos. En bas, un dernier bain, aussi sacré que froid, les attend en l'honneur des ancêtres, comme s'ils voulaient hâter le moment d'aller les rejoindre. La fatigue, il faut l'avouer, m'a terrassée comme eux et, comme eux, je me traîne, tant bien que mal, jusqu'au campement de Pandjtarni. Par derrière, les officiers de police s'occupent à presser les derniers retardataires; ce serait la mort certaine pour ceux qu'on abandonnerait sur le chemin dans ces solitudes désolées, où tout est de glace, jusqu'aux dieux; et pour un an entier, la vallée d'Amarnâth retombe dans son silence.
Le 24 août au matin, il n'y avait plus que nos tentes de dressées, à Pandjtarni, sur la prairie étincelante de gelée blanche. Je me ressens à ce point des fatigues de la veille que je suis obligée de différer mon départ d'un jour. Quand le surintendant de police, qui continue à fermer la marche du cortège vient, avant de partir à son tour, m'offrir ses services, je lui demande de m'envoyer un dholi avec double équipe de porteurs. Le dholi, pour ceux qui l'ignorent, est une espèce de palanquin de forme carrée, surmonté d'un dais d'étoffe. Bien suspendu entre deux longs bambous, l'appareil me sembla confortable; son seul défaut est d'être fort encombrant. Mais mes huit mulets non baptisés sont des kahars exercés et qui me portent par les chemins les plus difficiles avec une incroyable adresse.
On suit au retour le même chemin qu'à l'aller, sauf que d'ordinaire l'on coupe au plus court par une passe encore plus haute que celle du Mahâgounas (les cartes anglaises accusent 16 000 pieds) et non moins rocailleuse. Brusquement on arrive après avoir contourné une corniche vertigineuse, sur l'autre versant. Sous nos pieds se creuse un immense gouffre, entouré de crêtes bizarrement «ondées», et profond de plus de 1 000 mètres. On croirait, à première vue, qu'il est impossible de descendre des pentes aussi abruptes; on les descend cependant, non sans peine et sans risques. Au bas, près d'un ruisseau qui sort soudain de terre, les bouleaux retrouvés forment un nid de verdure qui a nom Astan Marg.
Toute une famille de pasteurs Goudjars est établie là avec ses buffles. La vieille mère, bonne femme à tête de sorcière, vient me faire ses salâms en m'offrant d'épaisses galettes de lait cuit et m'invite du geste à entrer dans la hutte. Ce n'est qu'un large auvent supporté par quelques troncs d'arbres, d'ailleurs simple séjour d'été; l'hiver, ils redescendent dans leurs villages. Je n'aperçois, en fait de mobilier, que ces sacs de peau de chèvre où l'on conserve le beurre fondu et les pots de terre ou de bronze où on le fait fondre. Dans un coin, une toute jeune femme était étendue sur un lit d'herbes sèches, ayant à côté d'elle son bébé, nouveau-né de la veille. Comme ses compagnes, elle est couverte de bijoux et je compte jusqu'à douze anneaux d'argent par oreille. Ainsi, la coquetterie ne perd jamais ses droits, et je reste sceptique sur la simplicité tant vantée des bergères. Connaissent-elles seulement leur bonheur? Volontiers, je partagerais pour le reste de l'été leur claire et fraîche retraite qu'un poète du cru ne manquerait pas de décrire, nichée au creux du géant Himalaya, comme un joyau sur le sein de la déesse Pârvati. Malheureusement, les nécessités du ravitaillement s'y opposent et il faut se rabattre sur des régions de 1 000 mètres plus basses et où déjà l'on respire un air plus lourd. Encore deux jours de pittoresque descente et mes porteurs me déposaient doucement à terre à Palgâm. De là, il ne me reste plus qu'à retraverser le Kachmir en diagonale, si je veux être arrivée à temps pour faire l'ascension de l'Haramouk.
(À suivre.) Mme F. Michel.