De bonne heure, ce matin, les pèlerins sont partis pour Amarnâth, par leur chemin spécial, laissant seulement quelques coolies pour garder le camp. Ce chemin a ses mérites particuliers. D'abord, il est très dur; il faut franchir une crête à plus de 5 000 mètres d'altitude et redégringoler de l'autre côté comme on peut. On fait, en outre, ses dévotions à une aiguille rocheuse, qui passe pour être une image de Bhairava. On lui offre des gâteaux de farine, du sucre et du ghî, rite d'autant plus méritoire que ces pauvres pèlerins grimpent là-haut absolument à jeun. Jadis, nombre de sâdhous escaladaient la roche et se précipitaient à terre, c'est-à-dire, d'après leurs idées, montaient au ciel. Ce saut périlleux dans l'autre monde est, à présent, interdit par la police; qu'on nie après cela les progrès de la civilisation!
Sur l'autre versant, on rencontre dans les rochers une fissure qui forme une sorte de porte naturelle: celui qui l'a franchie n'est plus condamné à renaître, car c'est là l'idée que les Hindous se font de leur «salut». Le pandit contait que ceux qui ont quelque chose de grave sur la conscience sont empêchés de passer: une force mystérieuse et invincible les arrête, et l'on assure que plus d'un se sent mal à l'aise en approchant de cette épreuve redoutée. Après quoi, il ne reste plus qu'à gagner la bienheureuse grotte.
Pour nous autres, profanes, nous nous bornons à prendre, pour y aller, le chemin que les pèlerins suivent pour revenir; c'est aussi celui qu'adoptent de préférence les fidèles qui se sentent trop faibles et les malades assez insensés pour venir chercher ici leur guérison. Il ne faut pas croire, d'ailleurs, qu'il soit des plus faciles: on est heureux de trouver place pour un pied à la fois, souvent sur du schiste émietté qui s'éboule.
LE BAIN DES PÈLERINS À AMARNÂTH.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Le pis est qu'après avoir monté, il ne reste plus qu'à descendre par un sentier du même acabit, jusqu'à ce qu'on gagne enfin le lit du torrent d'Amarnâth, de son nom Amarâvati. On marche au creux de cette lugubre vallée de mort, tantôt sur des éboulis, tantôt sur des tunnels de neige. De chaque côté, vous oppressent des montagnes nues, dont la crête est aussi déchiquetée que celle des vagues un jour de tempête. De quelques-unes, avec leurs stries bizarrement soulevées, on dirait d'énormes lames figées dans leur effort vers le ciel. Dans l'une d'elles, à gauche, on aperçoit enfin une large baie ouverte à mi-côte, où montent et descendent des files ininterrompues de pèlerins; c'est la grotte du «Seigneur des immortels». Un jour dans l'an, le 15e jour de la quinzaine claire de çrâvan, le jour de la pleine lune d'août, les pèlerins remplissent ainsi la vallée de leur multitude bariolée, où domine la couleur orange des vêtements des sâdhous, et de la rumeur de leurs cris. Leur première action est de se baigner dans le ruisseau d'Amarâvati, qui forme, à gauche de la grotte, trois étages de cascades. Celui du bas semble réservé aux femmes. Puis, tous les hommes, vêtus seulement d'un pagne d'écorce de bouleau retenu autour des reins par une cordelette de même nature, les femmes, drapées d'une pièce d'étoffe immaculée, tous poussant le même cri: «Amarnâth-Svâmi-ki-Jay! Vive le seigneur roi des Dieux!» se précipitent vers la grotte. On y accède par une sorte de rampe, le long de la paroi de gauche. La grande arche béante, haute comme une voûte de cathédrale, est à moitié comblée à droite par les éboulements. Les pèlerins se plâtrent la figure, certains même tout le corps, avec la poudre de la pierre de gypse où elle est creusée. Il faut les voir à l'entrée de la caverne, les mains étendues, la tête renversée et la bouche ouverte, guettant éperdûment les infiltrations de la voûte pour tâcher d'en recueillir au vol quelques gouttes, car cette eau n'est rien moins que de l'amrita, de l'ambroisie. Enfin, se prosternant de tout leur long, ils pénètrent dans la grotte.
Le but principal du pèlerinage est la contemplation des sources glacées qui sont censées représenter Çiva et même sa famille. Imaginez, dans un retrait, où le soleil ne pénètre jamais, des sortes de petits dômes de glace. Le plus grand ne serait rien autre qu'une image naturelle du dieu. Certains prétendent que l'épaisseur de la glace croît et décroît avec la lune; personne, d'ailleurs, n'est là pour le voir. Dans l'âme des pèlerins, il n'y a pas l'ombre de scepticisme. Avec quelle dévotion ils se pressent vers le bloc de glace, y frottant avec frénésie leurs fronts, leurs bras, leurs torses nus; quand ils ont fini de se frotter d'un côté, ils recommencent de l'autre. Puis ils organisent, dans l'ombre froide de la grotte, une sorte de danse sacrée, rythmée par des battements de mains.
Inutile de dire que les pourohitas sont de la fête; ils ont décoré les blocs glacés d'oripeaux rouges, de petites lampes fumeuses, et y ont semé des fleurs. Deux d'entre eux sont, sans façon, accroupis sur Çiva; deux autres tiennent une corde de paille pour maintenir la foule qui se presse alentour. Tous ces prétendus fanatiques nous font d'ailleurs bon accueil. On semble me savoir gré d'avoir remplacé mes impures chaussures de cuir par des sandales de paille. On s'informe avec intérêt si je vais faire ou si j'ai déjà fait le darçan (la contemplation) du fameux glaçon. J'aurais d'ailleurs été désolée de contrister en quoi que ce soit le cœur de ces braves gens. Si toute croyance est respectable dès lors qu'elle est sincère, le mépris n'est pas de mise ici.