ASTAN-MARG: LA PRAIRIE ET LES BOULEAUX.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
L'étape qui nous reste à fournir est, d'ailleurs, fort courte. On continue à descendre le long de la même vallée, toute fleurie d'immortelles et de gentianes, en traversant cinq fois le torrent qui serpente au fond. Les marmottes, assises au bord de leurs trous, nous regardent passer. En face de nous, derrière quelques montagnes nues, se dresse le pic d'Amarnâth, terme de notre excursion et but du pèlerinage. Déjà, ce rocher que nous longeons n'est autre que le «tambour de Çiva». Les pèlerins ont soin de le faire résonner au passage, en le frappant d'un galet. Presque aussitôt on arrive à Pandjtarni. Les «cinq rivières» coulent dans un immense lit, moitié rocaille, moitié prairie, descendant de deux beaux glaciers, curieusement striés. Nous ne sommes heureusement pas obligés, comme les pèlerins, de prendre un bain «frappé» dans chacune d'elles. Nous installons notre campement au bout de la prairie, près de l'endroit où les cinq rivières se réunissent pour former le Sangam (confluent). À cette place, la haute vallée s'étrécit de nouveau, et par la porte ouverte de ma tente, orientée au nord, je ne vois qu'un triangle de ciel pâle, qui est celui du Ladâkh ou petit Tibet. Sa frontière n'est qu'à un jour de marche, mais nous sommes trop tard dans la saison, et la gorge qui mène à Baltal est, pour le moment, infranchissable.
CAMPEMENT DE GOUDJARS À ASTAN-MARG.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Au soir, les pèlerins sont enfin arrivés. Les officiers de police, que le mahârâdja mobilise pour le soin temporel des pèlerins, les avaient retenus à notre campement d'avant-hier, de peur qu'ils ne fussent pris dans la passe par la neige. Ils sont on retard. À la nuit tombante, ils arrivent encore le long du sentier, que leur file indienne dessine à perte de vue. Je suis allée les voir à six heures. Ils remontaient la berge, tout grelottants de leurs cinq bains consécutifs et le front barbouillé de jaune et de rouge par les pourohitas qui, dès deux heures de l'après-midi, les guettaient, accroupis au bord de la dernière rivière. Quelques tentes étaient déjà debout. Les marchands qui suivent les pèlerins avaient ouvert boutique pour ceux qui ne peuvent allumer de feu, soit faute de bois, soit que leurs vœux le leur interdisent. Il y avait là des vendeurs de mithaï (confiseurs) et des espèces d'épiciers débitant du mauvais thé et des ingrédients bizarres, de petites graines d'amarante qui ne rompent pas le jeûne, des amandes, des noyaux d'abricots, du chanvre à fumer haché très fin, des tas de choses hétéroclites par petits lots ou dans des sacs minuscules. Nos coolies eux-mêmes se sont transformés en marchands de bois; aussitôt les tentes montées, ils étaient partis à l'aventure, et les voici qui reviennent, chargés de fagotins de genévrier.
C'est une cohue des plus amusantes et bariolées; des gens enfoncent des piquets de tente, d'autres récurent d'énormes pots de cuivre jaune où, tout à l'heure, cuira le riz; des sâdhous, et même des sadhounies de l'Inde, en coudoient d'autres du Ladâk et du Népal; et tous ces gens grouillent au pied de la montagne, qu'ils graviront demain matin.
Amarnâth, 23 août.