MENDIANT MUSULMAN. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le huitième jour de la quinzaine claire de Bhadrapâda qui, cette année (1896), tombait le 14 septembre, est le grand jour des morts des pandits kachmiris. Mais il ne s'agit pas seulement d'aller apporter des fleurs à un cimetière plus ou moins proche; il leur faut monter à plus de 4 000 mètres, par de rudes chemins, à travers des passes désolées, jusqu'à un lac, entouré de glaciers et de pentes pierreuses, au pied du géant Haramouk. Comme on jette plus volontiers dans le Gange les cendres des Hindous de l'Inde, celles des brahmanes et des Sikhs du Kachmir viennent toutes s'amasser là. Aussi bien le lac est-il donné, pour les besoins de la cause, comme une des sources du grand fleuve sacré.

Les profanes et les cartes l'appellent Gangâbal; les brahmanes disent simplement la Gangâ, ou la Moukouta-Gangâ, la «Gangâ du diadème». On sait que le grand fleuve coule du chignon de Çiva, et l'Haramouk, l'énorme massif de roches et de glaces qui domine cinq vallées et dresse vers le ciel sept grands pics inégaux, n'est autre que le neigeux diadème en même temps que la demeure du dieu. Les pandits affirment sans rire que les années de sécheresse, en faisant la pradakchinâ, c'est-à-dire le tour du lac à main droite, on aperçoit comme des cheveux d'où ruisselle la source! Si le huitième jour de la quinzaine claire de Bhadrapâda tombe après le commencement de la saison d'automne, le rite du «jet des cendres» dans la Gangâ est remis à l'année suivante. Cette année-là, il s'en est fallu de peu qu'il n'eût pas lieu; la saison d'automne commençait le neuvième jour de la quinzaine.

Dans toutes les maisons où il y a eu un mort, un des parents, aussi proche que possible, doit forcément faire l'ascension. Ce pèlerinage de Gangâbal a donc un caractère local tout particulier. Ici plus de pèlerins de l'Inde, autant dire point de Sâdhous; quelques Sikhs mis à part, on n'y voit que des brahmanes kachmiris; c'est un vrai pèlerinage de famille.

Et ce n'est pas une petite affaire pour les pandits. On sait quelle frayeur plaisante les Kachmiris ont des magnifiques montagnes au sein desquelles ils vivent et qu'il leur plaît de contempler de loin. Le «bandobast» est une aussi longue opération que s'il s'agissait d'un voyage au pôle; il faut s'assurer d'une tente, puis réunir des provisions, vêtements et couvertures à profusion; enfin, se munir de sucre, de poivre en grains et de fruits aigres, toutes choses qui ne rompent pas le jeûne, pour se réchauffer le cœur ou se rafraîchir en route; n'oublions pas un parfum noué dans le coin de l'écharpe pour respirer en guise de sels, si l'on est pris du mal des hauteurs. Il est surtout important d'avoir des kangris et nombre de ces sandales en corde d'herbe (poulahor), si précieuses pour marcher sur les pentes glissantes. Il s'agit, ensuite de trouver des coolies pour tout cela. Enfin—last but not least, comme disent les Anglais,—vient la question des cendres. On débouche, pour les prendre, au-dessus de la porte, dans le mur extérieur de la maison, la cachette où elles étaient enfermées depuis le jour de l'incinération. L'habitude est de placer les quelques débris d'ossements recueillis parmi la cendre du bûcher dans un vase de terre, purifié par les cinq produits de la vache, en compagnie de minuscules fragments des «cinq joyaux»: perle, saphir, corail, or, argent. Je me suis laissé dire qu'on ne prenait pas autant de cendres qu'il serait possible, par crainte d'en être encombré au jour du pèlerinage; car les morts ont toujours pesé aux vivants.

LE BRAHMA SÂR ET LE CAMP DES PÈLERINS AU PIED DE L'HARAMOUK.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Voilà enfin nos pandits en route, non sans que les porteurs de cendres aient d'abord célébré à la maison un premier çrâddh ou sacrifice funèbre. Ces derniers renouvellent, d'ailleurs, tous les jours du chemin, ces oblations de boulettes de farine, d'eau et de fruits aux mânes des ancêtres; à la Gangâ, tous doivent faire un çrâddh, et ceux qui ont apporté des cendres en font deux. Nous avons rejoint à Prang, au bord du Sind, la foule bariolée des pèlerins, déjeunant après leur offrande faite ou se reposant sous les arbres. Il y avait là de bien jolies panditanies; elles passent, d'ailleurs, pour plus belles que leurs compatriotes musulmanes, et sans doute avec raison; car, comme on sait, ce furent les hautes classes qui ne se laissèrent pas convertir au mahométisme. Gracieuses dans leurs robes de couleur vive à larges manches, la taille serrée par une écharpe blanche et la tête couverte d'un long voile blanc flottant sur les épaules, plusieurs avaient quelque chose de biblique. Quant aux pandits, la plupart quittent en voyage la robe blanche qui, avec l'écharpe dont ils se drapent, prend des allures de toge et leur donne vraiment bon air; ils la remplacent par un costume assez semblable à celui du Kichtwar, une sorte de justaucorps sur des culottes et des «pattis» enroulées autour des jambes. Presque tous portent aussi un ample pardessus, fourré de peau d'agneau du Ladâkh. Quelques adolescents ressemblaient, avec leurs calottes brodées et leurs pourpoints de couleur sur leurs haut-de-chausses collants, à des pages Moyen Âge. D'autres avaient eu la fâcheuse idée d'arborer d'invraisemblables redingotes, chefs-d'œuvre des tailleurs de la capitale; il y en avait de bleu-ciel, de beiges, de vertes, d'autres mêmes en velours noir, toutes ornées par devant de grandes poches extérieures comme celles des vestes de chasse. Ces jeunes élégants représentent le nouveau Kachmir, celui qui s'est mis à l'anglais pour vivre; ils nous saluent dans le baragouin qu'ils ont appris à l'école de Srînagar, en vue de briguer quelque petit emploi. En attendant, ils ne se dispensent pas encore d'aller à Gangâbal. À côté, des pourohitas, accourus à l'aubaine, s'acquittent de leur poudjâ. Plus loin, un groupe de Sikhs devisaient assez joyeusement. Près d'eux, à la fourche de bâtons plantés en terre, se balançaient des sachets de diverses couleurs, contenant les cendres de leurs morts; c'est leur façon de les porter à la Gangâ; les pandits les mettent d'ordinaire à leur cou. Quelques-uns en avaient jusqu'à trois et quatre: les diverses couleurs des sachets leur servent en ce cas à s'y reconnaître, car ils doivent prononcer le nom de l'ex-propriétaire des cendres en les jetant à l'eau. Au soir, des feux s'allumèrent de tous côtés, et le campement avait un air de fête qui s'accordait assez mal avec le but du pèlerinage.