LAC GANGÂBAL AU PIED DU MASSIF DE L'HARAMOUK.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.
Le lendemain, tout le monde s'engageait par un petit sentier pierreux dans la vallée de Chittragoul; le chemin de retour passe par celle de Vangâth. À Chittragoul demeurent des maliks qui, comme ceux de Bhatkote pour Amarnâth, sont chargés du soin temporel des pèlerins et perçoivent une redevance à cet effet. On campe en plein champ, au pied de la montagne: quelque 2 000 mètres à gravir d'une haleine. Un fort orage, survenu dans la soirée, avait mouillé tentes et gens. C'était, dès minuit, un curieux spectacle que de voir les groupes s'agiter, mi dans l'ombre, mi dans l'éclairage violent des feux, séchant leurs vêtements au moment du départ; puis leur procession s'engage à la file indienne dans le sentier, les uns portant une branche de bois résineux, d'autres une torche d'écorce de bouleau ou même une «hurricane lamp». De nuit, l'ascension semble-t-elle plus courte? je ne sais; de jour, elle paraît interminable. D'une traite, on passe par toutes les zones de la végétation. Tout d'abord, le sentier monte au creux d'un ravin boisé, entre deux murs de verdure, composés surtout de noyers, de marronniers, de noisetiers et de sycomores. Puis l'on s'engage sur des pentes clairsemées de sapins à demi déchaussés par les pluies et désespérément cramponnés de toutes leurs racines. Enfin, voici la ligne des bouleaux qui font bientôt place à l'herbe, et celle-ci à la roche nue.
On retrouve ici, comme du côté d'Amarnâth, ces sortes de seuils gigantesques menant aux hauts plateaux qui sont les margs, et que seuls quelques pics dominent encore. Mais d'abord ce ravin aux parois rocheuses et perpendiculaires, où l'herbe vient affleurer comme au bord des falaises de l'océan, c'est le Haph-Nâr, la «gorge des Revenants». Là auraient péri, il y a longtemps, des pèlerins qui avaient perdu leur chemin; et si grand était leur nombre, que l'on aurait ramassé au fond du sinistre précipice, hanté de leurs fantômes, plus d'un maund (80 livres) de cordons sacrés de brahmanes! Plus loin, on traverse une crête rocheuse par une étroite et bizarre coupure bien nommée le «Portail». C'est là que se tiennent les maliks pour percevoir de chaque passant leur redevance de quelques centimes. On s'engage ensuite à travers les croupes ondulées du Mahalesh, vaste prairie semée de roches, qui semblent les débris épars de quelques pics ruinés. En certains endroits, des torrents ont emprunté pour lits d'anciennes moraines, et sous les amas de pierres qui les couvrent, on les entend au passage bruire ou gronder sans les voir. Voici enfin Brahmasâr, un petit étang pour un grand nom: c'est la halte souhaitée, tout au pied de la haute pyramide noire de l'Haramouk, qui domine, d'ailleurs, toute la dernière partie de la route.
Que de légendes ici encore et de croyances populaires! Qui doutera que le sommet ne soit fait d'une immense pierre et que sa vue ne suffise à rendre les serpents inoffensifs, se souvenant sans doute qu'un de leurs pareils forme le vivant collier du dieu Çiva? Le pic est réputé inaccessible par les Kachmiris. Jadis, un Sâdhou s'était, douze ans durant, assigné comme tâche quotidienne de le gravir jusqu'au sommet pour voir Çiva. Chaque jour, il montait, montait le long des roches; la nuit le surprenait toujours en chemin et, à son réveil, il se retrouvait au lieu d'où il était parti le jour précédent. Son cas est devenu un commun proverbe au pays de Kachmir; si, par exemple, un enfant oublie au fur et à mesure ce qu'il apprend, il est «comme le religieux de l'Haramouk» retombant toujours à son point de départ. On dit pourtant,—que ne dit-on pas?—qu'un jour un de ces gardeurs de moutons, qui sont connus pour aller partout, s'étant mis à la recherche d'une brebis égarée, s'aventura très haut sur la montagne. Il aperçut dans un creux de roches un homme et une femme—de cette caste si méprisée qui se nourrit de charognes et où les Européens recrutent le dernier de leurs serviteurs,—occupés à traire une chienne pour en boire le lait. L'homme invita le berger à partager leur boisson, mais l'aveugle Mletcha refusa, plein d'horreur et de mépris, et passa outre. Pourtant l'homme eut le temps de lui frotter le front d'une goutte de lait. En redescendant, le berger rencontra le Sâdhou et lui conta son aventure. Aussitôt celui-ci bondit sur ses pieds, essuya d'un coup de langue la gouttelette sur le front de l'infidèle et disparut, ravi au ciel. Ceux que le musulman avait pris pour un couple d'infâmes Vatals, n'étaient autres que Çiva et son épouse Pârvatî.
LE NOUN-KÔL, AU PIED DE L'HARAMOUK ET LE BAIN DES PÈLERINS. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE
Le dieu est-il vraiment de mauvaise humeur cette année; ou bien est-ce Pârvatî que dépitent tous ces hommages rendus à sa rivale, la Gangâ? Les coolies sont encore loin naturellement, et voici qu'éclate un gros orage de grêle; en un instant la terre est couverte d'une épaisse couche blanche; les coups de tonnerre sont si violents qu'ils semblent vouloir nous jeter les montagnes sur la tête; pour comble, le vent s'est levé, glacial, et balaye la passe. C'est une piteuse débandade parmi les pauvres brahmanes qui n'ont d'autre réconfort en perspective qu'un bain glacé à prendre dans le Nâga; car, point de bain, point de mérite. Aussi, ont-ils une frayeur extrême de ces orages qui vous font passer en un moment du climat de l'Inde à celui de la Laponie, et surtout de ce vent qui, plus tard dans la saison, est mortel aux caravanes surprises dans les hautes passes. On s'entasse, comme on peut, dans les tentes envahies avant que montées. Tant bien que mal la nuit s'achève, et, au matin, le soleil fait de nouveau soupirer après l'ombre sur les pentes dénudées; ce qui n'empêche d'ailleurs pas l'orage et le froid de recommencer de plus belle au soir.
L'étape du lendemain conduit enfin au but du voyage, aux bords du lac Gangâbal. Mais ce n'est point encore sans fatigue, surtout pour les pèlerins. Ils ont, comme à Amarnâth, leur chemin particulier, plus long et plus difficile, mais qui a, à leurs yeux, l'inestimable avantage de leur faire rencontrer trois Nagâs et de leur donner l'occasion de trois baignades de plus. En vérité, ils gagnent bien les indulgences qu'ils viennent chercher si haut et au prix de tant de peines; mais si tous ces bains froids successifs, pris à jeun, leur doivent être du plus grand secours dans leur prochaine naissance, j'ai bien peur qu'ils ne leur vaillent plus d'un gros rhume dans celle-ci. Un peu au-dessus de Brahmasâr, ils tournent à droite pour franchir une porte rocheuse. Des trois Nagâs auxquels elle conduit, deux seraient nés des larmes de la belle Pârvatî. C'était au temps des scènes de jalousie qu'elle faisait à Çiva à propos de sa rivale la Gangâ, toujours errante dans les noires tresses du dieu. Çiva avait pris le meilleur parti en pareil cas; il s'était éclipsé. Pârvatî, repentante et désolée, se mit bientôt à sa recherche. Chemin faisant, elle s'inquiétait si l'on n'avait pas vu passer son divin époux; ici on lui répondit négativement et une brûlante larme de douleur s'échappa de ses yeux; plus loin, la réponse fut affirmative et une fraîche larme de joie glissa sur sa joue; et voilà pourquoi, à présent encore, le Nagâ de la première larme est chaud, tandis que l'autre est froid. Quant au troisième, sa couleur sombre lui a simplement valu le nom de Kâl Sâr.