FEMMES MUSULMANES DU KACHMIR AVEC LEURS «HOUKAS» (PIPES) ET LEUR «KANGRI» (CHAUFFERETTE).—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.
Cependant, les coolies et les profanes continuent à monter jusqu'à la chaîne qui ferme le fond dernier de la vallée de Chittragoul, à quelque 4 000 mètres d'altitude. Impatiente de voir, je pousse droit pour gravir la croupe qui domine les lacs; de là, la vue est grandiose. Sous nos pieds, au bas même du pic, le Noun-Kôl arrondit ses bassins, mi-partie bleu, mi-partie vert, selon la profondeur des cuvettes; plus loin, vers la gauche, on aperçoit les glaciers suspendus au-dessus du Gangâbal; de l'un à l'autre, un ruisseau d'argent cascatelle. Déjà brahmanes et brahmines ont repris leur hydrothérapie sacrée. Le lac funéraire reflétait paisiblement le ciel changeant dans ses couleurs fuyantes. Durs rochers, eaux froides, neiges glacées, toutes choses étaient sous le soleil d'une sérénité morne. Quelques panditanies passaient, oubliant de se cacher le visage, et je vis qu'elles avaient les yeux rouges de pleurs. C'est, en effet, le lieu de la séparation définitive. C'est là que s'achèvent les destinées dernières de ceux qui furent,—là que s'achèveront celles de ceux qui sont les Hindous du Kachmir: dans une boule de terre prise au bord de l'eau et pétrie à la main, on enferme, avec les cinq joyaux, les débris qu'ont laissés les flammes; le lac indifférent se referme sur le tout. Voilà des siècles que cela dure, et toutes les générations du monde ne suffiront pas à le combler.
Nous laissons ces bonnes gens à leurs pensers et devoirs funèbres, et nous redescendons vers Vangâth, jusqu'aux tentes plantées plus bas, à la limite des bouleaux. En face, sur une pente herbeuse, un grand troupeau d'un millier de moutons fait son tour accoutumé. Comme poussés par une force invincible, ils vont, broutant à la hâte quelques touffes d'herbe happées au passage, ils vont sans trêve devant eux. Beaucoup forment sur une seule ligne de longues files où chacun semble oublier même de manger dans la préoccupation unique de suivre la queue qui marche devant lui. Notez que personne ne les incite à changer de place, sauf leur instinct migrateur. Quand ils sont allés assez loin dans un sens, les bergers se bornent à les relancer dans un autre. Et on comprend ce qu'on raconte des caravanes de «moutons de charge» qui traversent les hautes passes de l'Asie centrale, chacun d'eux portant quelques «briques» de thé comprimé. Leur gîte de nuit est en plein air, au creux d'un val. À côté, les chaupans habitent pêle-mêle avec leur famille dans une sorte de tente-abri, ouverte aux deux bouts; ils se contentent d'entasser des fagots de genévriers du côté du vent et de la pluie. En échange d'un maigre salaire, ils se chargent ainsi pendant tout l'été de faire paître les moutons d'un ou même de plusieurs villages. Les paysans n'ont pas une très haute opinion de leur honnêteté, et plus d'un propriétaire monte de temps à autre vérifier le compte de ses bêtes, sous prétexte de leur apporter, comme friandise, une petite provision de sel.
De ce point encore la vue s'étend sur un fouillis de montagnes, tourmentées comme des vagues et toutes crêtées de neiges nouvelles, d'un blanc écumeux. Le chemin du retour est, pour 4 à 5 milles, pareil aux prairies du Mahalesh, avec les mêmes torrents de pierres grises dans les creux. Puis on rencontre le bord abrupt des falaises rocheuses, et l'on arrive à la dernière descente, contre-partie de la première montée, une glissade vertigineuse par des sentiers de sable et de grès, qui font des coulées blanches à travers la noire sapinière. En bas, c'est la rivière, les temples, le Nagâ, et, à une petite lieue plus loin, par un sentier à travers les taillis, le village de Vangâth, l'étape du jour.
Les parents des pèlerins viennent en masse les y attendre, chargés de mille choses réconfortantes pour les braves qui sont montés jusqu'au Gangâbal. Ceux-ci en redescendent complètement rasés, conséquence obligée du dernier rite funéraire célébré là-haut. Les barbiers musulmans de Srînagar n'ont garde de manquer l'occasion; pour exercer leur art à de pareilles hauteurs, ils exigent des sommes énormes, jusqu'à huit annas (0 fr. 80)! Tous les brahmanes y passent, qu'ils aient ou non apporté les restes d'un mort; il n'est fait exception que pour ceux dont le père est encore vivant ou la femme grosse.
TEMPLES RUINÉS À VANGÂTH.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.