Les dix ou douze temples de Vangâth enfouissent sous la verdure leurs ruines pittoresques, près d'une source, merveilleuse de limpidité et encore à demi prisonnière dans son bassin de pierres taillées. Ces lieux si calmes furent, au temps d'Avantivarman, le théâtre d'une curieuse tragédie qu'il vaut la peine de lire dans la traduction du Dr Stein. Ce roi était un jour venu faire ses dévotions au grand temple, qu'il croyait avoir enrichi de ses présents. Aussi fut-il plutôt étonné de voir que les prêtres ne déposaient devant l'image du dieu, pour toute offrande, que des feuilles d'oupalâkh. (Il faut savoir que c'est une plante sauvage, sorte de scabieuse blanche, dont les Kachmiris mangent les feuilles bouillies; que ne mangent pas les Kachmiris!) Devant cette ingénieuse mise en scène, le roi ne peut s'empêcher de demander la raison de tant de lésinerie: c'est tout ce que les pourohitas attendaient pour parler. Ils content qu'un certain hobereau du voisinage se prévaut de sa faveur auprès du ministre pour leur enlever les revenus de leurs villages; ainsi s'explique la pauvreté de leur offrande et la maigre chère à laquelle est réduit le dieu. Le roi fait semblant de n'avoir rien entendu et sort, sous prétexte d'indisposition subite, laissant la cérémonie interrompue. Voilà tout le monde en l'air. L'affaire arrive aussitôt aux oreilles du ministre, qui ne songe qu'à garder sa place en se débarrassant au plus vite d'un favori aussi compromettant; et c'est pourquoi il lui fait, séance tenante, couper la tête et jeter le corps décapité dans l'eau claire du petit étang. Après quoi, paisible, il vient s'informer de la santé du roi, laquelle se trouve instantanément rétablie. «Non, jamais, s'extasie le bon chroniqueur, on n'a vu ni on ne reverra pareil ministre!» Il ne faudrait rien exagérer; les mœurs se sont incontestablement adoucies, mais on trouve toujours des ministres qui ont leur portefeuille chevillé au corps.

«MÊLA» OU FOIRE RELIGIEUSE À HAZARAT-BAL.—EN HAUT, PHOTOGRAPHIE DE L'AUTEUR; EN BAS, PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.

Le voisinage des temples et la beauté de la vallée me retiennent quelques jours à Vangâth, et aussi je ne sais quelle paresse à m'éloigner pour jamais de ces montagnes, dont la nostalgie doit toujours hanter quiconque en a foulé l'herbe parfumée et respiré l'air pur et léger. Pourtant voici l'automne: il s'annonce à n'en pas douter par la teinte dorée des pentes et la neige qui poudre les sommets, par la fraîcheur piquante de l'air matinal et la clarté franche et froide des clairs de lune. Et voici que descendent avec le premier frisson d'automne tous les pasteurs, habitants d'été des hautes prairies; ils descendent avec leurs familles et leurs troupeaux. Tous les jours, à travers le petit hameau, c'est le bruyant et pittoresque défilé de leurs bandes émigrantes; et elles m'apparaissent aussi soumises aux fatalités des saisons que les troupes d'oiseaux migrateurs que je vois passer au-dessus de ma tête.

Ce sont les Goudjars qui ouvrent la marche, car leurs buffles ne supportent pas mieux le froid que le chaud. Aussi les huttes ouvertes, où ils gîtent là-haut, sous la blancheur spectrale des bouleaux, sont les premières désertées. Emportant dans des outres leurs provisions de beurre ou de ghî, ils vont, poussant devant eux leurs lourdes bêtes stupides, à la constitution si ridiculement délicate, et qui s'attardent à se vautrer dans toutes les eaux du chemin. Là-bas, du côté du midi, les attend quelque petite maison basse, à toit plat, terrée dans un champ de maïs, comme nous en avons tant vu, en montant au Kachmir, sur les collines qui dominent la route.

Voici à présent le chaupan ramenant aux paysans d'en bas les moutons confiés pour l'été à sa garde. Mais combien manqueront à l'appel et seront censés avoir été dévorés par les ours ou être tombés dans un précipice, qui auront été simplement vendus le plus cher possible au touriste de passage? C'est le secret du marg. Il y aura dans les villages des querelles et des cris assourdissants, à la mode kachmirie; puis, tout s'apaisera; le berger recevra son salaire en grains et son congé jusqu'au printemps de l'année prochaine; et aussitôt ses moutons lavés, peignés et tondus, le paysan les enfermera au rez-de-chaussée de sa maison pour lui servir de calorifère, cependant qu'avec leur laine il se tissera des couvertures bien chaudes au cours de ses longs loisirs d'hiver.

La rencontre la plus nouvelle pour nous a été, sur le chemin des temples, celle d'une halte de bakarban ou chevriers. Ceux-ci, de véritables nomades, ne sont au Kachmir que des hôtes de passage comme les touristes d'été; ils passent la saison froide sur les pentes méridionales de l'Himalaya. Ce sont de tout autres personnages que le chaupan mercenaire. Leurs chèvres sont leur propriété, ainsi que les nombreux chevaux de charge qui portent leurs bagages.