LA VILLA DE SHEIK-SAFAI-BÂGH AU SUD DU LAC DU SRÎNAGAR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

On cite tel bakarban,—un boiteux,—qui posséderait à lui seul plus de treize mille chèvres. Ce serait donc un Crésus pour le pays; car son troupeau représenterait une valeur d'au moins 50 000 roupies. Ces chèvres sont, en effet, très grandes, et leur peau est fort recherchée pour faire des outres. Celles qui servent à l'eau sont tannées des deux côtés; au contraire, pour celles à provisions, on laisse le poil à l'intérieur. N'allez pas vous imaginer que c'est avec ce poil que l'on fabriquait les fameux châles. La chèvre, dite du Kachmir, y est inconnue; elle ne se trouve que sur les hauts plateaux glacés du Tibet. Là seulement, la bonne mère nature fait pousser, sous la longue toison de la bête, une sorte de plastron de laine fine, tout comme le duvet pousse sous les plumes de l'eider. C'est de cette laine qu'on tissait les châles et qu'on fait encore les souples et chauds tissus de pashmina. On a bien essayé d'acclimater au Kachmir la chèvre à lainage, mais l'hiver, si dur qu'il soit, ne l'est pas assez pour la forcer à doubler d'un gilet de laine son long manteau de fourrure; à plus forte raison en est-il de même des chèvres des bakarban qui passent le temps froid du côté de l'Inde.

NISHAT-BÂGH ET LE BORD ORIENTAL DU LAC DE SRÎNAGAR.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.

Pour en revenir à nos chevriers, ils étaient bien une vingtaine, hommes, femmes et enfants. Ils traînaient à leur suite une bonne grosse bufflesse, dont le lait, avec quelques galettes, composa leur déjeuner. Les hommes étaient drapés dans des couvertures à la mode kachmirie; les femmes étaient toutes vêtues d'une étoffe de coton bleu foncé, à petites raies rouges largement espacées. Leur costume se composait d'un pantalon étroit aux chevilles, mais par ailleurs très largement drapé,—certains emploient jusqu'à 20 mètres d'étoffe,—et d'une blouse serrée à la taille. Sous la petite calotte ronde dont elles sont coiffées, leurs cheveux tombent sur leurs épaules en quantité de petites tresses. Ainsi affublées, elles n'en restent pas moins sveltes et souples. L'une d'elles, parée comme une idole, était royalement belle; avec le gracieux ovale de son visage, son nez fin, sa bouche mignonne et ses longs yeux de flamme sous l'arc parfait de ses sourcils, elle était le vivant portrait de ces miniatures indo-persanes qui représentent les sultanes favorites des grands Mogols. Comme les autres, je la vis se charger, au départ, de son dernier-né. Au lieu de tenir leurs enfants sur la hanche ou sur l'épaule à la façon des femmes indiennes ou kachmiries, ces nomades portent les leurs sur le dos à la hauteur des reins, dans une sorte de berceau improvisé avec un pan d'étoffe. Elles se nouent solidement autour de la ceinture le bout d'une longue écharpe, puis ramènent l'autre extrémité par derrière sur leur épaule; dans la poche ainsi formée est glissé l'enfant, puis l'excédent d'étoffe est enroulé en manière de turban autour de la tête de la mère, qui pose encore par-dessus un vase de terre ou de bronze, et, alerte, les mains libres, se remet en marche. Par derrière, les enfants plus grands trottinent comme ils peuvent, faisant leur apprentissage de bohémiens et se familiarisant de bonne heure avec les routes de transhumance que plus tard ils enseigneront à leurs descendants; car l'homme, comme les animaux des bois, a ses pistes et ses foulées par lesquelles un même instinct le pousse toujours à repasser.

Enfin il faut nous résigner à redescendre comme les autres. Avec la vallée du Sind nous rattrapons la route muletière qui mène de Srînagar à Leh, et nous faisons encore d'intéressantes rencontres. Ce sont de bons bouddhistes du Ladâkh, qui regagnent leur pays avec des caravanes de yaks chargés de blé, de riz, de sel et de poteries communes; ou bien, au contraire, ce sont des musulmans de Yarkand en route pour les ports de l'Inde, d'où ils comptent s'embarquer à destination de la Mecque. L'accoutrement des uns et des autres est sensiblement le même: bonnet fourré, houppelande à longues manches et bottes de feutre; et ce sont toujours les mêmes petits yeux bridés qui clignotent dans leurs faces jaunes et plates de Mongols. Tout ce monde se hâte, en sens inverse, avant que la neige n'ait fermé les passes et que le Kachmir ne retombe dans sa léthargie d'hiver.