Hâtons-nous donc, nous aussi, de profiter des derniers beaux jours. Je m'installe avec quelques amis au Sheik-Safai-Bâgh, dans une maison de plaisance qui est la propriété du râdja Amar-Singh, l'un des frères du roi. Elle est—ou plutôt elle était—bâtie au milieu d'un grand parc d'amandiers, sur une terrasse assez élevée pour jouir de la vue du merveilleux lac de Srînagar: les citadins disent le Dal ou «lac» tout court, comme les Parisiens quand ils parlent de celui du Bois de Boulogne; mais il n'y a pas à comparer. Donc le «Dal» est plus féerique que jamais dans cette lumière d'automne. Les îlots et les fameux jardins flottants, véritables radeaux de verdure, continuent à se mirer dans l'eau transparente, qui reflète en plus clair les bois, les montagnes et le ciel. Et le cadre est digne du tableau; il n'est pas de plus bel amphithéâtre de collines que celui qui va de l'Hariparvat, couronné de son fort, au Takht-i-Souleiman, coiffé de son temple, tandis que, par derrière, monte le cône blanchi de l'Haramouk. Seules, la teinte de rouille des prochains versants, les feuilles d'or pâle des peupliers et la mince ligne de neige qui, déjà, court sur le haut des montagnes comme pour en mieux dessiner les arêtes, font pressentir l'approche de la mauvaise saison. La vallée, en veine de coquetterie, devient chaque jour plus belle, comme pour se faire davantage regretter de ceux qui vont lui dire adieu.
Le Bâgh de Dilavar-Khân, où résida Jacquemont, est beaucoup plus proche de la ville et jouit d'une vue infiniment moins belle; toutefois je n'ai pas manqué de m'y rendre en pèlerinage. Le bois de la véranda est bien vermoulu et les chambres bien délabrées; mais il y a peu d'années que vivait encore un vieux gardien qui avait connu «Chakaman-Sâheb» et se rappelait comment «c'était un grand maigre, qui jetait les roupies à poignées». Il est vrai que, sur les ordres de Randjit-Singh, sa provision lui en était renouvelée chaque matin; ce n'est pas avec les 1 200 francs que lui avait octroyés le Muséum qu'il aurait pu faire des folies. Plus d'une fois, dit-il dans ses lettres, il vint chercher à ce Sheik-Safai-Bâgh, où nous demeurons, un peu de repos et peut-être réjouir ses yeux d'un plus beau paysage. Il n'y a pas de doute que nous ayons retrouvé cette maison à peu près telle qu'elle était en 1831; mais elle ne devait pas tarder à disparaître sous la pioche des démolisseurs. Un an fait plus aujourd'hui que jadis un siècle pour la transformation du Kachmir. Non seulement le joli baradéri n'existe plus, mais le bois d'amandiers a été découpé en petits lots, comme un de nos parcs de banlieue, et s'est rempli de cottages «à louer pour la saison»; car le râdja Amar-Singh passe pour être fort entendu en affaires et n'a pas jugé ce genre de spéculation indigne de lui. L'endroit, comme l'avait déjà remarqué Bernier, «s'est trouvé admirable pour cela, parce qu'il est en très bel air, en vue du lac, des îles et de la ville, et qu'il est plein de sources et de ruisseaux».
LE CANAL DE MAR À SRÎNAGAR.—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.
Situé sur les molles pentes qui descendent à la rive méridionale, Sheik-Safai-Bâgh était un excellent centre d'excursions pour les fameux jardins de plaisance mogols disséminés alentour. On sait comment ces parcs rappellent curieusement par leur ordonnance celui de Versailles, dont ils sont à peu près contemporains. Sur la rive occidentale, Nasim-Bâgh, le «jardin des brises», n'a plus ni terrasses, ni fontaines, mais son bois de platanes est dans toute sa splendeur. Sur le bord opposé, Nishat-Bâgh, le «jardin de la joie», adosse au rapide versant sa blanche villa à l'italienne, doublée par son reflet dans les eaux. Enfin, au fond de la vaste nappe, longue de plus d'une lieue, une vallée naturelle encadre la résidence royale de Shahlimar: au bout de longs bassins semés de jets d'eau et bordés de nobles avenues, la retraite d'amour de Jehan-Guir et de Nour-Mahal dresse encore, au haut de ses quatre terrasses étagées, au milieu des cascades et des fontaines, les piliers de marbre de ses pavillons. Il faut lire dans Bernier, pour une fois enthousiaste, la description de ces splendeurs aujourd'hui ternies ou éclipsées. On ne peut errer parmi leurs débris sans un mélancolique retour en arrière sur les figures évanouies, qui jadis s'y épanouirent en pleine joie de vivre, «feuilles de l'autre été, femmes de l'autre temps». Et l'on doit convenir que ces empereurs et ces sultanes avaient le sens de la vie et de la nature; il n'est sûrement pas au monde de lieux mieux choisis que ces maisons et jardins de plaisance, au bord du grand lac transparent, pour goûter, comme en suspens entre deux ciels, la beauté des choses de la terre. Prenez garde seulement de ne vous abandonner à cette contemplation qu'à l'automne ou au printemps, quand la saison des moustiques est déjà passée ou n'est pas encore venue. Ce serait un bonheur trop parfait et, l'été, les anges déserteraient le Paradis pour le Kachmir, s'il n'y fallait compter avec cette diabolique engeance.
LA MOSQUÉE DE SHAH HAMADAN À SRÎNAGAR (RIVE DROITE).—PHOTOGRAPHIE JADU KISSEN, À DELHI.
Que de sites et de monuments, plus intéressants les uns que les autres, il nous resterait encore à visiter! Si l'ascension ne vous effrayait pas, ce serait d'abord le temple en haut du Takht-i-Souleiman, dont la plate-forme commande une si belle vue sur les gracieux méandres de la rivière; ou bien, au contraire, un bateau nous mènerait paresseusement à la mosquée d'Hazarat-Bal, qui est censée posséder un poil de la barbe du Prophète; de grandes foires religieuses, où des préoccupations profanes et mercantiles se mêlent aux exercices de dévotion dans une indescriptible cohue, s'y tiennent périodiquement en son honneur. Non seulement c'est un rendez-vous général pour les marchands et les mendiants autant que pour les personnes pieuses, mais les «dames à la mode» de Srînagar ne manquent pas d'y venir parader dans leurs plus magnifiques atours. Vous conduirai-je encore, moitié par eau, moitié par terre, aux édifices brahmaniques ou musulmans de la ville, au temple doré du palais royal ou à la mosquée de Chah-Hamadan, reconnaissable à ses toits plats superposés, et à la tombe de Zaïn-oul-ab-Din que surmonte une coupole? Battrons-nous ensemble les faubourgs de la rive droite jusqu'à la Jamma-Masjid, dont le grand hall est supporté par des troncs de déodars hauts comme des mâts, et relèverons-nous, dans les porches ou sur les murs des ziarats voisines, les vieilles colonnes et les sculptures empruntées à d'anciens sanctuaires hindous? Nous contenterons-nous, au contraire, de suivre les divers canaux qui s'entrecroisent, comme des rues d'eau, à travers la ville, et notamment celui de Mar, parfois si mal odorant, mais toujours si pittoresque avec les lourds ponts de pierre qui le coupent et les hautes maisons qui le bordent? N'espérez pas, à Srînagar plus qu'ailleurs, échapper à cette sorte de loi fatale qui veut que, dans les villes anciennes, les coins les plus amusants pour les yeux soient souvent les plus déplaisants pour le nez; on sait assez que l'hygiène et le pittoresque ne logent pas à la même enseigne. Mais, en somme, ces excursions sont celles de tout le monde et de tous les jours, et l'on trouve là-dessus tous les renseignements nécessaires dans les guides.