Une expérience peut-être plus rare et plus digne d'être rapportée est la visite que j'eus l'occasion de faire à la maison d'un grand seigneur kachmiri. Nous étions encore partis, ce matin-là, en expédition; car quel autre nom donner à ces promenades en deux ou trois bateaux, où l'on traîne après soi, à la mode anglo-indienne, mobilier de salle à manger et vaisselle, provisions et domestiques, batterie de cuisine et cuisinier? Il était convenu que nous nous arrêterions pour déjeuner dans le jardin de ce palais, un des rares qui subsistent à Srînagar, et auquel on accède du côté du Djhilam par un large escalier de pierre. Notre repas fini, le propriétaire, fort correctement vêtu à l'européenne entre ses babouches et son turban, nous fit aimablement les honneurs de sa vaste demeure. Une porte monumentale, bâtie à la taille des éléphants et surmontée de pavillons destinés à loger les hôtes, donne accès, du côté de la rue, à une première cour; deux grands corps de bâtiments parallèles, séparés par une autre cour, et dont le plus intérieur est le zénana réservé aux femmes, constituent la résidence; nous ne visitons que le premier. Dans les chambres, au luxe asiatique des tapis, des divans et des coussins brodés, se mêlent malheureusement des canapés et des meubles du plus mauvais goût anglais; mais c'est une haute salle au plafond soutenu par deux rangs de colonnes sculptées, qui nous présente le ramassis le plus hétéroclite: des filets et des raquettes de tennis traînent sur des tapis de Perse à faire rêver tous les collectionneurs; des bidons de pétrole s'amoncellent à côté de braseros de bronze finement ciselés, et tandis que nous feuilletons des manuscrits persans, ornés d'admirables miniatures, sur les murs, dans des cadres dorés, les quatre saisons et les cinq parties du monde, horribles chromolithographies, nous contemplent.
Est-ce la peine de confesser que je profite de toutes ces courses pour «boutiquer», comme disaient mes amies anglaises, chez les marchands du bazar? J'ai eu la naïveté, en mai dernier, de leur commander les bibelots que je tenais à emporter; je me convainc, à présent, que c'était parfaitement inutile. Dans les principales échoppes il est aisé de se procurer tout ce que l'on veut au moment même du départ. Le style des artistes kachmiris commence, d'ailleurs, à être fâcheusement gâté par les modèles qu'on leur impose. Les formes massives de salières anglaises tendent, par exemple, à supplanter les motifs indigènes du kangri, de la kilta ou du lotus, et des tasses à l'européenne remplacent les jolis bols de Lhassa. Presque tous les objets d'argent deviennent ainsi d'un goût détestable. Le travail sur cuivre est resté plus original; mais il faut savoir y mettre le prix. Je n'ai pas vu une seule pièce émaillée qui fût parfaitement réussie, et ils ne connaissent que l'émail bleu, en deux tons. Ce qui a le mieux résisté jusqu'à présent à la contagion européenne, c'est la sculpture sur bois et la broderie, très habilement exécutées et à très bas prix. Quelques objets usuels, cadres, boîtes, écritoires, etc., fabriqués en papier mâché ou garnis de turquoises tibétaines, achèvent de former un assortiment assez complet de la production jadis artistique du Kachmir.
Que les beaux jours sont courts, assurent les romances; elles n'ont que trop raison! Il faut bien me résigner, par un laid matin de novembre, à donner l'ordre du départ. Dans le brouillard gris, nos doungas démarrent et se mettent à descendre au fil de l'eau, nous ramenant à Baramoula, porte de sortie comme d'entrée de la Vallée. Lentement,—j'ai défendu que l'on pagaye,—nous glissons sous les sept ponts de Srînagar, qui, en cette saison où la rivière est basse, semblent avoir doublé de hauteur. Temples, mosquées, palais, un à un tous les aspects familiers des quais défilent et demeurent en arrière; et quand enfin l'Hari-Parvat s'estompa, puis disparut au tournant du fleuve,—l'avouerai-je?—quelque chose comme une larme de regret me mouilla les yeux.
Mais alors, dira-t-on, à quoi bon le voyage et pourquoi se donner tant de fatigues pour ne recueillir au bout qu'une tristesse de plus? À cela je répondrai que c'est un goût comme un autre et peut-être plus défendable que celui de l'opium ou de l'alcool. Du moins, sa principale vertu n'est pas d'abréger la vie par l'oubli et l'abrutissement final, mais, au contraire, de l'allonger, en augmentant la somme de vos expériences. De cette saison passée au Kachmir, il me reste une impression à la fois très présente, comme d'hier, et très lointaine, comme celles qui, si l'on en croit les Hindous, vous reviennent parfois du temps de vos existences passées: je n'en demande pas plus. Il est convenu que les voyages forment la jeunesse; pourquoi n'ajoute-t-on pas qu'il n'est pas de meilleure manière de faire provision de souvenirs pour ses vieux jours? Après tout, mieux vaut porter gravée dans sa mémoire que sur son tombeau la fameuse inscription: «Et moi aussi, je fus en Arcadie.»
Mme F. Michel.
SPÉCIMENS DE L'ART DU KACHMIR.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
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