Un mot seulement sur les raisons de cette grande excursion. Nous la dûmes à un prix de voyage, donné naguère par la Compagnie des Wagons-Lits. Nous fûmes trois à en profiter: Pierre Bourdon, Marius Dujardin et moi. Le père de Bourdon et un de ses amis, Charles Thiébeaux, s'étaient joints à nous. Tous ont une part de ces souvenirs; souvent, pendant les longues et douces journées que nous avons passées en descendant la Volga, ou dans les wagons du Transsibérien, nous nous sommes communiqué nos impressions, nos réflexions. Et l'on retrouvera sans doute dans ces pages quelque écho de la pensée de tous. Mais je dois remercier Thiébeaux de les avoir illustrées de ses belles photographies.

Et maintenant, comme disent nos vieux auteurs, «ici on parle, on conte, on raconte.»

I. — Moscou. — Une déception. — Le Kreml, acropole sacrée. — Les églises, les palais: deux époques.

Jusqu'à Varsovie, l'on se sent en Allemagne encore, autant qu'en Russie: les wagons sont prussiens; c'est en parlant allemand que l'on se fait comprendre. Mais, passé la Vistule, voici que les locomotives portent, à l'extrémité de leur cheminée, un capuchon tout noirci: des piles de bois, sapin ou bouleau, s'élèvent, régulières, sur le tender; la nuit, parfois, un essaim d'étincelles voltige autour du train.—Dans les wagons, larges et commodes, le samovar bout et les verres de thé circulent. Tout prend un nouveau caractère.

On est maintenant en Russie. Les gares, coquettes, avec leurs découpures, leurs boiseries, leurs toits verts, semblent toutes construites sur un même modèle. Chacun y entre, va, vient librement sur les quais: des enfants, des moujiks, sont venus voir passer le train; des femmes, aux jupes de couleur vive, aux grands châles jaunes ou bleus, attendent, accroupies devant leurs paniers, et offrent aux voyageurs des poires, des framboises, de larges champignons sauvages,—parfois aussi de petits objets de bois, faits au tour, ou taillés au couteau durant les longues veillées d'hiver. Tous ces paysans, aux yeux bleus, clairs et sans profondeurs, aux traits lourds et comme endormis, ces enfants aux grosses joues pâles, à la tignasse rousse, ont un air résigné et doux; ils jouissent naïvement de la vie, de l'agitation des voyageurs, de la locomotive qui manœuvre, de ce bel uniforme de gendarme que tous admirent. Le train parti, après les derniers trémolos de la cloche dont un employé fait trembler le battant, ils restent là encore, rêveurs.

Le train roule. La plaine environnante n'envoie aucun bruit. Elle s'étend, immense des deux côtés de la voie. Des céréales, des pâturages, des bouquets d'arbres, en varient parfois l'aspect. Les chemises rouges des moujiks, les jupes des femmes qui moissonnent, ça et là de grands troupeaux de bœufs, quelques cigognes, arrêtent heureusement les yeux dans cette immensité. La plaine invite au voyage: elle attire, elle prend, comme la mer prend les gamins des pêcheurs; et les paysans s'en vont, comme ils disent, «du côté où regardent les yeux». Entre l'isba, qui s'abrite sous les arbres, et les feux de campement, qui rougissent dans la nuit les visages des émigrants en marche, il n'y a point de différence: demain, la foudre brûlera le village, donnera l'ordre de partir, ou les moujiks, d'eux-mêmes, l'abandonneront, comme ils laissent au matin les cendres de leur feu. Et l'on comprend alors, dans cet infini de la plaine, avec quelle passion les paysans voyageurs désirent Moscou, la cité sainte, avec son Kreml superbe et ses cathédrales dorées, qui doivent surgir, là-bas, derrière l'horizon. C'est presque l'impatience du passager qui attend à la fin des longues traversées l'apparition de la côte. Et cette impatience nous saisit aussi.

LES CHARIOTS DE TRANSPORT QUE L'ON RENCONTRE EN LONGUES FILES DANS LES RUES DE MOSCOU (page [183]).

Lorsqu'on a atteint Viasma, cette monotonie cesse: sur les pentes des collines vertes, que longent de petites rivières, des troupeaux de bœufs font de grandes taches mobiles. Les bois sont plus épais, plus fréquents; au long de la voie, les bruyères agitent leurs clochettes roses. Des villages forment au lointain de grandes masses noires; et au centre, toujours l'église les domine de ses clochetons bleus ou verts, au-dessus de ses murs blancs.