Enfin, voici Moscou!

C'est une déception. Moscou, c'était pour nous, pour notre imagination, la ville fabuleuse et lointaine, la ville orientale, splendide comme une cité des Mille et une Nuits, où la Grande Armée n'avait pénétré qu'avec une sorte de religieuse terreur. Et voici que nous ne trouvions qu'un fouillis de maisons basses, de cheminées d'usine, fumant parmi des dômes sans hauteur, de chantiers et d'ateliers.

Tandis que les drojkis nous menaient grand train vers le «Bazar slave», le caractère moderne de ce quartier de la ville nous choquait encore davantage. Après un arc de triomphe d'allure berlinoise, nous suivions une large rue mal pavée. Comme les maisons étaient basses, à peine un ou deux étages, toute la vie semblait écrasée, sans élan. Au milieu de ces voies, les piliers des lampes électriques avaient le grand air ridicule des peupliers isolés dans une plaine. Sur les trottoirs, les chapeaux de paille et les vestons courts, à l'européenne, étaient plus nombreux que les blouses rouges. Des tramways forçaient nos drojkis à se ranger! Seules, les icônes devant lesquelles nos cochers se signaient trois fois, les chapelles des rues où la foule des moujiks se pressait entre deux rangs de religieuses noires, où ces paysans que l'on apercevait çà et là près des longues files de chariots, nous permettaient d'espérer encore retrouver cette métropole historique que nous avions imaginée.

LES PAYSANNES EN PÈLERINAGE ARRIVÉES ENFIN À MOSCOU, LA CITÉ SAINTE (page [182]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.

Sur le soir, les cloches sonnèrent pour annoncer le dimanche: les battants frappaient avec régularité, les sons tombaient des tours, descendaient dans la ville, se mêlaient dans ses rues et remontaient en larges ondes comme les notes d'un unique et vaste carillon, qui aurait surgi de la terre même. Ce n'était point la gaieté bruyante des cloches en branle; mais il y avait dans ce bruit, je ne sais quoi de solennel, qui saisissait.

Plus tard, aux derniers moments du crépuscule, nous avons contourné le Kreml. Le mur d'enceinte, avec ses créneaux, ses portes à étages, aux toits aigus, aux images éclairées par une petite lampe, se profilait au-dessus de nous; et la masse des palais qu'il contenait nous pesait lourdement, tandis que nous allions, le long des murs, dans les anciens fossés élargis et transformés en jardins.

Peu à peu, la nuit tombait. Les tourelles, les clochetons aux arêtes vives, les dômes dorés eux-mêmes, tout s'effaçait. Seules, des murailles d'un blanc cru s'étalaient au milieu des masses rouge sombre, et le disparate de ces monuments nous choquait. Machinalement, naïvement, nous répétions le nom de Moscou, comme s'il devait évoquer enfin la cité sainte que nous voulions....

Ce fut le lendemain seulement qu'elle nous apparut: ce n'était pas dans les brumes flottantes du soir qu'il fallait chercher le Kreml et sa ville, mais sous le soleil vigoureux du matin. Le ciel avait la teinte grise des jours d'été brillants. À l'extrémité de la place Rouge, le fouillis polychrome de Saint-Basile, la fantastique église d'Ivan le Terrible, papillottait. Dans le Kreml, les dômes dorés, les clochers d'azur, les croix grecques, étincelaient. Les murailles, en briques à nu ou badigeonnées de blanc, resplendissaient d'un éclat égal; le rouge sombre des tours de l'enceinte, les tours blanches des cathédrales, la façade jaunâtre du palais Neuf, tout se perdait alors dans le même rayonnement.