Dans cette mer de lumière, l'unité vraie de cette ville sainte, la ville d'une race plutôt encore que la ville d'une nation, se révélait. On dit qu'elle est belle encore, sous la neige et toute constellée de glaces. Sa puissance n'éclate que sous les ciels extrêmes.

Ainsi les habitants: ils vont de la résignation absolue, du fatalisme passif, aux révoltes suprêmes et au terrorisme.

Napoléon est entré dans le Kreml; il y a couché; on a dit longtemps qu'il l'avait incendié; il a voulu le faire sauter. L'épopée gigantesque qui vint s'arrêter là, se perdre parmi les tourbillons de l'incendie, a laissé dans ces lieux quelque chose de légendaire. L'échec napoléonien a grandi le Kreml: il apparaît, comme un de ces châteaux dont les portes se ferment d'elles-mêmes, dont les murs oppriment, dont les pierres agissent; comme le peuple russe, comme l'hiver et le sol, contre le génie de Napoléon et le dernier élan révolutionnaire, le Kreml a lui aussi lutté.

C'est, comme tous les autres Kremls, l'acropole de la ville russe: des églises et des couvents, des palais et des casernes sont rassemblés dans son enceinte. Que la ville habitée brûle, que des ennemis l'occupent, elle continue de vivre dans son Kreml: le cœur bat toujours.

Le Kreml n'est donc pas la demeure d'un maître invisible, d'un sultan, comme les imaginations occidentales le reconstituent parfois; il est au peuple, il lui appartient. Et c'est ainsi qu'il est de tous les temps: la haute tour de l'Ivan Véliki continue de le signaler au loin, et les bourgeois de Moscou y ont doré naguère encore les toitures du monument d'Alexandre II.

C'est dans une boucle de la Moskowa, qu'il se dresse. De l'autre côté, la place Rouge le précède, fermée au fond par sa muraille crénelée. À l'extrémité de cette place, l'église de Saint-Basile, Vassili Blagennoï, dresse la forêt de ses clochers. Ainsi placée près de la citadelle, elle est le satellite de cet astre éclatant; et quand les Russes, au loin, se prosternent devant la ville, qui surgit de la plaine, ils joignent dans leur adoration Saint-Basile et le Kreml.

UNE CHAPELLE OÙ LES PASSANTS ENTRENT ADORER LES ICÔNES (page [183]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. J. CAHEN.

Saint-Basile, en effet, par son architecture, annonce toute une partie de la cité, qui s'est formée là. Tous ces monuments, assemblés au hasard des temps, no frappent point l'esprit, chacun isolément. Dans le chant de gloire de la race russe, deux grands motifs sans cesse reparaissent, celui d'Ivan le Terrible et celui de Napoléon, deux voix plus précises qui montent frémissantes à travers le concert de toutes, deux époques décisives dans cette histoire. Que les monuments du Kreml datent exactement de ces années, ou non, il n'importe: les efforts artistiques d'un peuple sont dès longtemps préparés, et les cœurs tentent leur force; les esprits aussi ne s'apaisent point d'un coup, et leurs vibrations longtemps se prolongent.