Au temps des deux Ivans, la Russie s'était décélée. Après de longues luttes, la terre russe était «rassemblée»: la horde d'Or reculait; la capitale tatare était prise.... Tandis que les Slaves d'Occident, déjà, défaillaient, la principauté de Moscou devenait la sainte Russie. La race, façonnée par les invasions, par la servitude avilissante, par la religion et les usages de Byzance, douce, résignée, patiente, se pliait à l'obéissance des grands princes, remettait ses terres à l'Église. À ce moment, tous les éléments d'origine diverse, slave, tatare ou byzantine, semblèrent se fondre en une civilisation une.
En Russie, comme dans toute l'Europe, le XVIe siècle manifestait sa force jeune et sa vigueur. Ivan, rusé et patient, par l'intrigue, par la corruption, par le meurtre, achevait l'État, fondait l'autocratie. Il terminait la lutte sourde contre les boïars, empoisonnait, égorgeait, puis fondait des messes pour les morts. C'était un esprit inquiet, tourmenté: défenseur de l'orthodoxie, il était tolérant; roi occidental par sa conception de l'État, ses institutions, sa diplomatie, il restait empereur byzantin par ses études théologiques, sa piété, son goût pour les arts. Il était l'héritier génial de ces grands princes moscovites qui s'élevaient par les païens, construisaient des cathédrales et mouraient tonsurés.
LA PORTE DU SAUVEUR QUE NUL NE PEUT FRANCHIR SANS SE DÉCOUVRIR (page [185]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.
Moscou avait grandi; elle avait remplacé Kief dans la vénération du peuple. «Dieu te bénira, disait à Ivan Kalita le métropolite Pierre, il t'élèvera au-dessus de tous les autres princes, et agrandira cette ville au-dessus de toutes les autres villes. Ta race régnera sur ce lieu pendant de longs siècles, tes mains dompteront tous ses ennemis; les saints feront ici leur demeure et mes os y reposeront.» Saint Serge à Troïtza commençait de bâtir cette auréole de couvents qui devait nimber la cité sainte; les dômes d'azur et d'or enchâssaient déjà la colline du Kreml, comme l'orfèvrerie qui recouvre les images, et la muraille aux pierres solides courait maintenant tout autour, sur les pentes.
L'enceinte crénelée du Kreml est ornée de dix-huit tours, percée de cinq portes. La plus célèbre est celle du Sauveur, SPASSKOÏ, la Porte sainte. Elle passe dans une grosse tour carrée, à trois étages en retrait; un clocher la termine. Elle porte, sur ses flancs, des horloges indiquant l'heure à tous les horizons. Nul, même étranger, même hérétique, ne peut la franchir sans se découvrir: les récalcitrants, aux siècles passés, devaient s'agenouiller cinquante fois devant l'image du Sauveur; aujourd'hui, sans doute, on les arrête. Cette dévotion obligatoire de l'entrée, c'est comme une purification de l'âme: au jour du couronnement, le nouveau tzar entre par là. C'est dans le Kreml, en effet, dans l'atmosphère pieuse des églises et des couvents, que se développait la vie des anciens princes. À l'Assomption, ils étaient couronnés; à l'Annonciation, mariés; aux Saints-Archanges, ensevelis.
L'Assomption est la plus ancienne cathédrale du Kreml; elle est la seule qui vive encore. Les autres ne sont plus que de vastes reliquaires, où les souvenirs étonnent les voyageurs; mais l'Assomption n'est point désertée. Aux jours de couronnement, aux grandes fêtes, les tapis rouges recouvrent l'escalier du palais, et parmi le bruit des cloches et le grondement des canons, les nouveaux tzars, suivis de toute leur cour, descendent; l'église s'ouvre, la vie pénètre et murmure parmi l'immobilité hiératique des icônes.
Le monument actuel n'est pas l'église de Jean à l'aumônière, le prince charitable et âpre au gain. Il date du règne d'Ivan III. L'ambassadeur de ce tzar à Venise avait embauché pour son maître un Florentin, Fioraventi, qui avait travaillé pour des Occidentaux, pour Cosme de Médicis, pour François Ier et Mathias Corvin. Ce devait être un de ces aventuriers d'art qui erraient alors par toute l'Europe, un autre Benvenuto Cellini, en quête d'aventures, de sensations et de moyens nouveaux, un génie souple qui savait faire œuvre belle, dans tous les styles. Comme Léonard de Vinci, c'était un inventeur, un savant presque universel; il imagina un bélier pour ruiner les constructions déjà faites, fondit des canons, construisit un pont de bateaux, apporta en Russie une nouvelle manière de cuire la brique. Les Russes l'appelaient Aristote.
Sa cathédrale, d'allure toute byzantine, semble plutôt l'œuvre d'architectes venus de Constantinople. Il se peut que cet artiste, ami de la lumière joyeuse, comme ceux de la Renaissance, ait travaillé sur des plans faits avant lui; peut-être aussi fut-il, dès cette époque, un tenant des primitifs! Il n'importe: Fioraventi dut bâtir avec joie, car son œuvre est belle.