L'église est carrée, soutenue par quatre énormes piliers; ils sont si forts, si massifs, que, du dedans, les murs extérieurs semblent ne pas supporter l'édifice, être là seulement pour en isoler l'espace. Le toit est plat, à l'orientale, et l'élan de l'église ne se rassemble pas comme dans nos flèches gothiques: c'est l'édifice tout entier, régulier et géométrique, qui monte droit au ciel, comme pour y marquer sa place, ainsi que dans le rite antique. Une grande coupole le surmonte, flanquée de quatre plus petites.
À l'intérieur, au fond de l'abside et du côté de l'orient, il y a l'autel, un seul autel, car il n'y a qu'un Dieu. Entre l'autel et la nef, formant un sanctuaire nouveau, l'iconostase, haute muraille de vermeil, historiée de figures, se dresse: c'est le voile de ces «temples». Ses portes sont fermées durant la consécration, et nul ne les peut franchir, sauf le tzar et les prêtres.
À gauche de l'autel, les reliques les plus précieuses sont montrées au peuple; on les voit, dans de grandes vitrines, semblables à celles de nos musées, et les fidèles viennent baiser les carreaux qui les protègent. Ici, les princes de Moscou, qui butinaient les reliques, comme les Italiens recueillaient les manuscrits anciens ou les os de Tite-Live, ont rapporté la tunique du Sauveur, un morceau de la robe de la Vierge, un clou de la Sainte Croix. Sur l'iconostase, parmi les figures des moines au froc sombre, parmi les chevaliers et tous les saints grecs qui s'étagent sur trois rangs, plus chargées de pierreries, plus étouffées sous l'or, les vierges miraculeuses de Vladimir et d'Iaroslaf sont suspendues. Tandis que le sacristain approche son cierge et fait étinceler les diamants, le visage noir de la Vierge peinte par saint Luc (dit la tradition) se distingue mal; peu à peu, cependant, on découvre la lueur des yeux, puis la demi-blancheur des pommettes; on suit les contours de l'or, et, comme sortant lentement de l'ombre, la figure apparaît.
Jusqu'au plafond, jusqu'à la coupole, où l'œil de Dieu seul voit les efforts de l'artiste, des peintures montent; elles se courbent et se redressent suivant les hasards de l'architecture; à la lumière des cierges, tout ce peuple de saints, malgré ses attitudes convenues, semble remuer doucement. Tout éclate dans ces compositions byzantines, sur fond or. Tout impressionne les sens, mais ne les excite pas. Comme le veut l'Église grecque, c'est un art tout spiritualiste, sans attrait charnel. C'est pour cela que les statues ont été si longtemps proscrites (car on peut les croire vivantes); c'est pour cela que la peinture reproduit sans cesse les types imaginés au Ve siècle par les moines du mont Athos.
UNE PORTE DU KREML (page [185]).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. THIÉBEAUX.
Les mesures, enfin, que l'artiste a prises contre le jour, ajoutent encore à l'impression religieuse que produit l'édifice; c'est seulement par des meurtrières, par des fentes grillées que la lumière pénètre. Tantôt elle se développe tout au long sur la saillie d'un mur; tantôt les rayons, lancés, traversent l'ombre, viennent frapper l'or bruni des piliers, mais ils glissent sur cette surface lisse. Puis les lueurs reflétées se répandent faiblement, à travers l'espace obscur, jusqu'à l'iconostase, où les diamants, les saphirs, les turquoises, les émeraudes, les améthystes, les accrochent, les multiplient, et leur scintillement intense constelle la paroi d'or.
À l'opposé de l'autel, les tombeaux de saint Pierre et des autres métropolites de Moscou s'allongent, le long des murailles latérales, dans l'ombre calme. Seul, un jeune paysan endimanché les contemplait pieusement. Au milieu de l'église, entre les quatre piliers, une estrade s'étendait où se tient le tzar, au jour du couronnement. C'est là, en effet, qu'il devient le chef de l'orthodoxie; couronné, il franchit la porte de l'iconostase, et, seul devant son Dieu, communie de sa propre main. Alors des milliers de cierges illuminent l'église, et les peintures de la voûte sont révélées aux hommes.
Tout près de l'Assomption, et pour compléter l'évocation de l'ancien tzarisme, ses deux sœurs se dressent, les Saints-Archanges et l'Annonciation. La première est bâtie dans le même système: des piliers massifs, de grands murs blancs, que le soleil chauffe à outrance, des coupoles dorées; à l'intérieur, les images carapacées d'orfèvrerie et le fourmillement des saints. Ici, pourtant, les souvenirs humains abondent. Les portraits des anciens tzars alternent avec les figures convenues des saints; comme des reliques, leurs vêtements sont conservés, et dans l'isolement d'une salle, leurs cadavres reposent. Ils sont là, dans les cercueils de sapin, recouverts de velours rouge à croix d'or, le Terrible et ses fils, et parmi eux, Ivan, celui qu'il tua, et dont le meurtre tourmenta ses derniers jours, ruina son œuvre. On voit souvent reproduite en Russie cette scène farouche: le vieux tzar, à genoux, ravagé par la douleur, étreignant dans ses bras le cadavre de son enfant et s'efforçant de lui rendre la vie par ses baisers exaspérés; la salle est vide, et les murs lui renvoient sa plainte.